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26 novembre 2007 1 26 /11 /novembre /2007 10:21

Rezo Films               VIDEO


Qui peut se vanter aujourd'hui d'avoir lu les cinq mille pages du grand roman d'Honoré d'Urfé (1567-1625) : L'Astrée ? Personne ou à peu près, sinon Eric Rohmer, cinéaste cultivé qui en a tiré un pur chef-d'oeuvre : Les Amours d'Astrée et de Céladon ( 2006 ), un film où il a pris soin d'éliminer les mille complications d'intrigues qui chez Urfé venaient sans cesse interrompre le fil conducteur. Redécouvrant l'Antiquité, le XVIe siècle, par la même occasion, redécouvrait la pastorale et ses bergers qui étaient le plus souvent des princes et princesses déguisés et ne pouvaient manquer de passionner les nombreux amateurs de dissertations galantes et d'analyses raffinées. Bref, sans L'Astrée, nous n'aurions eu ni les bergeries de Trianon, ni les Scudéry, ni La Fontaine qui raffolait du roman, ni Rousseau, ni Marie-Antoinette. Seul Diderot s'insurgea contre cette mode désuète des bergers doucereux, mais ce poète manquait de tendresse. Dans Les Amours d'Astrée et de Céladon, Rohmer a pleinement joué le jeu et accepté les conventions des bergers galants et des aimables pastourelles qui, il faut le souligner, devaient plus à la poésie et à la littérature qu'à l'élevage et à l'agriculture. On sent qu'il a pris plaisir à ressusciter ces fictions d'un autre âge et les conventions qui leur étaient affiliées. Comme Théocrite, il nous fait voir une nymphe aux cheveux d'or couvrant son visage et dans un entretien, il a tenu à préciser ceci :  Quand d'Urfé écrit que l'une de ses héroïnes dévoile un sein, je le suis à la lettre, sans en rajouter. Mais la nudité n'est pas proscrite chez d'Urfé, pas plus que dans la peinture du temps.

Autre parti pris de Rohmer : le respect des anachronismes d'Urfé. L'Astrée se passe au Ve siècle dans une Gaule païenne, à peine romanisée, mais les châteaux évoqués n'en sont pas moins ceux d'Henri IV. Le cinéaste se plie à cette convention et le premier instant de surprise passé, le spectateur admet cet anachronisme bien volontiers. Mais, plus que le décor, Rohmer s'est plu à filmer la nature, ses verts bocages, ses forêts profondes et ses bergers d'opéra et à promouvoir la langue française, cette langue d'alors, encore à son orée, avec ses archaïsmes et ses incertitudes. Grâce à quoi, on ne perd pas un mot du texte, ce qui est rare de nos jours.

                    Cécile Cassel et Andy Gillet. Rezo Films


Au temps des druides, un berger du nom de Céladon et une bergère, la belle Astrée, s'aimaient d'amour tendre, mais ce sentiment partagé aiguisa la jalousie d'un prétendant qui mit à profit la naïveté de la jeune fille pour l'induire en erreur au sujet de son amoureux, si bien que celle-ci, horrifiée par ce qui venait de lui être révélé, congédia son galant qui, de désespoir, s'alla jeter dans une rivière. Mais la Providence veillait et il fut recueilli par des nymphes qui lui permettront de réapparaître aux yeux de sa belle à la condition de traverser une série d'épreuves qui auront pour objectif de briser le mauvais sort dont il était victime. Rohmer renoue ici avec les thèmes qui lui sont chers : ces jeux d'amours déclinés au travers d'une célébration panthéiste et bucolique à souhait.

 

                      Andy Gillet et Stéphanie de Crayencour. Rezo Films


Le film baigne ainsi dans un climat féerique qui utilise au mieux les ressources de l'imagerie la plus lyrique, de même que la langue la plus poétique, ce qui est le grand mérite de ce cinéaste du verbe qui n'a pas son pareil pour le bien servir. Une fois encore, Rohmer a fait appel à des inconnus pour interpréter les personnages principaux ( Stéphanie de Crayencour et Andy Gillet ) et on ne peut que l'en féliciter, car ils sont excellents et d'une grâce si naturelle qu'il semble avoir été filmés par une caméra invisible. Aucun cabotinage de leur part, mais une élégance délicate, une fraîcheur dans l'attitude qui prolongent l'enchantement. On en conclura qu'un cinéaste gagne à être cultivé et qu'à une époque où la vulgarité s'étale sans pudeur, nous avons beaucoup à apprendre du passé. A cet égard  Les Amours d'Astrée et de Céladon se présentent comme une oeuvre à part, dont on ne peut que louer les beautés et qui a, entre autre mérite, celui d'être une source de réflexion sur la poésie et l'histoire, la littérature et le cinéma.
 

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Pour lire l'article consacré à Eric Rohmer, cliquer sur son titre :

ERIC ROHMER OU UN CINEMA DE LA PAROLE 

Et pour consulter la liste complète des articles de la rubrique CINEMA FRANCAIS, dont Les nuits de la pleine lune et Ma nuit chez Maud, cliquer sur le lien ci-dessous :

LISTE DES FILMS DU CINEMA FRANCAIS

 

                     Cécile Cassel et Andy Gillet. Rezo Films

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans CINEMA FRANCAIS
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commentaires

Marie Flamande 04/03/2010 16:05

Cette belle histoire a été tournée tout près de chez moi, en Allier, j'en suis ravie. Merci Eric Rohmer. J'aurais été heureuse d'avoir pu un jour vous rencontrer...

Daniela de Montmartre 21/12/2008 12:52

En avoir ou pasDans une société où règne le mensonge et l'hypocrisie,
où la loi du plus fort ou du plus fourbe tiens lieu de vérité immuable,
où les phallocrates décérébrés s'imaginent que la matières grise et le courage se trouvent dans leurs pitoyables "cojones",
il est bon parfois de gouter, même un bref instant, à un pure moment de liberté, même si celle ci est travestie pour pouvoir franchir les barrières de la censure.

Peut-être l'artiste a-t-il voulu révéler ici, ce doux paradoxe consistant à emprunter une autre apparence que celle que l'on nous a assigner, dans le but de révéler notre âme véritable?

Quel acteur ou réalisateur, quel artiste en général, n'a jamais eu l'impression d'être l'objet ou le sujet d'une imposture?
Comme le disait Godard:
"Le cinéma est un mensonge qui dit la vérité 24 fois par seconde"

Fritzlangueur 04/12/2007 11:03

Rohmer réunit deux axes de sa vie sur ce film, sa fine connaissance des lettres et le cinéma. Il se colle à un exercice beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraît dont vous avez d'ailleurs souligné l'essentiel dans votre article. L'entreprise par elle-même est formidable rien que par le fait qu'un réalisateur aussi pointu adapte une oeuvre non pas pour épater la gallerie, mais simplement en donner sa vision. De surcoît plutôt intelligente.

Philippe LASSIRE 03/12/2007 15:28

Amours d'Astrée et de CéladonDans cette histoire, au-delà de la pure passion amoureuse, on imagine une nature intacte qu’aucune civilisation n’a encore corrompue, une nature qui tient encore du divin et où les divinités primitives ont toujours leur siège. L’innocence de l’amour face à la noirceur des passions humaines oui, mais aussi une pastorale d’opposition morale et sociale. Je n’ai pas lu Honoré d’Urfé ni vu le film, mais je félicite Armelle d’en signaler l’existence et d’en faire un résumé avec son talent habituel.

twain81 28/11/2007 17:27

Rohmer fait ici preuve d'une audace sans pareille qui ne peut que forcer à l'admiration. Une très belle oeuvre.

Gilles 26/11/2007 13:04

Effacer les comms qui ne vont pas dans le sens de votre opinion, eh bien c'est pas bien joli madame.
Pas très tolérante en tous cas.

Gilles 26/11/2007 12:09

My God !
Trouver un quelconque intérêt à cette pseudo oeuvre saoulante et bavarde, ça me laisse pantois.

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