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Film ambitieux et envoûtant qui révèle les ombres et les replis ténébreux de l'histoire américaine, le dernier Eastwood est l'histoire de J. Edgar Hoover, le patron et fondateur du FBI, que l'on
voit dès la première scène dictant ses mémoires à un jeune et séduisant agent, de façon à ce que celles-ci apparaissent à la postérité sous les apparences les plus flatteuses. De l'enlèvement du
bébé de Charles Lindbergh aux "raids Palmer", de l'arrestation du célèbre criminel John Dillinger à la panique rouge qui saisit des Etats-Unis au lendemain de la révolution bolchevique, c'est un
demi siècle que le cinéaste passe en revue par l'intermédiaire de cet homme que l'on verra, au fil de l'action, coincé entre conventions sociales et désirs personnels. Avec l'aide de son
scénariste Dustin Lance Black, Eastwood construit en déconstruisant un mythe, celui d'une Amérique virile, sûre d'elle et puissante qui se veut à tout jamais invulnérable, grâce à
l'initiateur du plus gigantesque fichier d'empreintes digitales au monde, cet Edgar Hoover qui s'est donné pour but de faire entrer la police dans l'ère de l'expertise médico-légale et
scientifique. Mais cet homme redoutable et redouté, qui parvint à édifier par lui-même un empire du renseignement inégalé, n'en est pas moins affligé de tares et de faiblesses intimes,
vivant jusqu'à un âge avancé auprès de sa mère possessive qui l'incitera à vaincre son bégaiement et à gravir, marche après marche, les échelons de la bureaucratie fédérale, instituant un nouveau
style, de nouvelle méthodes assez peu orthodoxes et usant de tous les coups tordus possibles pour parvenir à ses fins. C'est aussi à cause de cette mère ( Judi Dench ) qu'il fera en sorte de
cacher son homosexualité, envisageant même des mariages de convenances et s'affichant volontiers en présence de femmes célèbres, mais ne vivant pas moins durant quarante ans auprès de son
associé-amant Clyde Tolson ( Armie Hammer ), qu'il traitait selon les circonstances plus ou moins bien ou mal, et qui lui restera fidèle, comme sa secrétaire Hélène Gandy ( la délicieuse
Naomi Watts ), jusqu'à la mort.
Ainsi ce bouledogue mégalo, orgueilleux et obsessionnel, le plus souvent mal embouché, aura-t-il ses fidèles pour la simple raison qu'il savait remarquablement alterner terreur et humanité, dureté et tendresse, se composant un personnage hors norme, celui du grand flic, tantôt héros national, tantôt salaud vindicatif. Diplômé en droit de l'université George Washington, l'implacable justicier traversera trois guerres et opérera sous huit présidents, sachant se maintenir en place, malgré les aléas rencontrés, surtout sous la présidence de John Kennedy, parce qu'il avait su accumuler des informations personnelles sur chacun d'eux, principalement sur leurs vies sexuelles, ce qui était un comble lorsque l'on sait aujourd'hui les complexités de la sienne. Il tenait sous le coude les documents concernant les penchants lesbiens de Madame Roosevelt et les frasques des frères Kennedy. Mais c'est ainsi ! Cet homme était un manipulateur de génie, un être trouble et troublant que Eastwood nous présente selon un narratif concis, fait de flash-back habilement distribués entre les périodes les plus significatives de sa vie. Plus encore qu'un film sur le pouvoir, le cinéaste a souhaité mettre en relief un être en proie à ses contradictions ; d'une part, un orgueil monstrueux qui le poussait à agir de façon à ce qu'il soit le gardien le plus féroce du conformisme blanc américain ; d'autre part, une faiblesse de nature qui en faisait la victime de ses pulsions et de ses hantises. Son souci maniaque d'empiler dans des placards des tonnes de dossiers compromettants sur les hommes politiques de son temps ne servait-il pas, en définitive, à dissimuler ses secrets et ses compromissions ? Car Hoover était un marginal qui, pour échapper à ses démons, s'était forgé une stature sur-dimensionnée, celle du gardien des valeurs sacrées de son pays.
Ce biopic, trente-deuxième long métrage de Clint Eastwood, est sans nul doute un grand film de par l'ampleur de la fresque proposée, mais également pour l'interprétation saisissante que Leonardo DiCaprio fait de cet Edgar Hoover qu'il incarne de l'âge de 20 ans à celui de 77 ans de manière magistrale. Film après film, cet acteur prouve sa faculté à entrer dans la peau de personnages aussi forts que caricaturaux ( avec l'aide de maquilleurs expérimentés évidemment ) et à leur donner une épaisseur humaine impressionnante. Il est indéniable que sans lui l'opus n'aurait pas eu cette puissance de conviction. Bien entendu un tel film ne pourra jamais satisfaire les amoureux de l'histoire, parce qu'il ne fera jamais que la survoler, ne nous livrant que des épisodes successifs et aspirant à trop embrasser pour ne pas risquer de mal étreindre.
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