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14 juin 2007 4 14 /06 /juin /2007 17:22

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                            VIDEO

  
Atteint de tuberculose dès sa petite enfance, Raoul Ruiz, né à Santiago du Chili en 1941, est tôt nourri de littérature. C'est un lecteur avide de beaux textes qui s'orientera à l'adolescence vers des études de droit et de théologie, tout en dirigeant le ciné-club de l'université et en commençant à rédiger ses premières pièces de théâtre : il en écrira plus d'une centaine.

Installé à Paris en 1973, il tourne Dialogues d'exilé que lui inspire son expérience de réfugié politique. Amoureux de toutes les formes d'art et proche du surréalisme, il consacre un film à la peinture : L'hypothèse du tableau volé mais il lui faudra attendre Trois vies et une seule mort en 1996 pour accéder à la notoriété. En 1998, il relève le défi d'adapter Le temps retrouvé de Marcel Proust ce qu'avait tenté de faire Visconti, projet auquel il renonça finalement -  film qui connut un succès mérité par sa mise en scène superbe, sa savante écriture et une interprétation de qualité.

En début de projection, nous voyons l'écrivain sur son lit, feuilletant les images de son passé et se remémorant les heures les plus marquantes d'une vie bouleversée par l'irruption de la Grande Guerre. Or cette vie quelle est-elle, sinon celle de son oeuvre ?  Dans le film, les personnages du roman et ceux de la réalité se croisent et viennent  hanter la mémoire d'un Proust parvenu au seuil de la mort, comme s'ils se refusaient à quitter celui qui leur avait donné vie une seconde fois, vie que la littérature perpétue au-delà du temps, faisant du temps perdu un temps retrouvé.

 

Parmi ceux-ci, apparaissent les personnages clés de La Recherche : Charlus, Odette, Morel, Saint-Loup, Gilberte, Madame Verdurin ; Swann et Albertine ne feront que de courtes apparitions, le cinéaste n'abordant dans son film que le dernier volume de l'ouvrage, ce qui  est, à l'évidence, une approche réductrice d'une oeuvre riche de 3000 pages. Il faut cependant reconnaître à Raoul Ruiz le mérite d'avoir restitué l'élégance de l'univers proustien et l'atmosphère d'une époque qui vivait ses dernières moments, puisque l'on sait que la guerre de 14 a enseveli dans ses tranchées un XIX ème siècle qui n'en finissait pas de mourir. Le film pourrait se contenter d'être un beau livre que l'on compulse avec plaisir, un  album du temps passé nous présentant une société raffinée, des femmes coquettes, des demeures fastueuses, un Paris du début du siècle restitué dans ses moindres détails, mais il est plus que cela.

Le temps Retrouvé est avant tout un film sur le temps et la mort, saisi par le regard d'un cinéaste habile et intelligent qui tente d'établir entre l'oeuvre du romancier et son propre travail des liens étroits, de façon à créer une ambiance singulière, ce, par le biais d'un film volontairement non-narratif. Ruiz, en effet, a souhaité épouser les desseins de Proust, parce qu'ils étaient proches des siens, et les a reformulés en termes cinématographiques. De même qu'il poursuit sa réflexion sur la création artistique. La force du film tient à cette volonté de s'approcher au plus près du processus d'écriture. Une extrême complexité d'élaboration l'a contraint à conjuguer une suite subtile de correspondances auditives et visuelles, véritables équivalences que mènent de conserve deux approches de la pensée poétique - celle de la plume et celle de la caméra.

 

Cette tentative est intéressante à plus d'un titre, même si elle ne comble ni le néophyte - qui ne dispose pas de suffisamment de points de repère, ni l'amateur éclairé qui s'agace de cette adaptation trop restrictive et imparfaite. Mais il faut admettre que Ruiz a osé une expérience originale. Il le dit lui-même : " Il me fallait créer un labyrinthe cinématographique qui soit l'équivalent de cette phrase proustienne, qui égare le spectateur - de façon plaisante. Or la méthode que je cherchais était une forme de liberté d'écriture qui correspondait à des passages dans le temps, des allers et venues entre un épisode et un autre. Ces portraits variaient en fonction d'un moment et ainsi on retrouvait ce fameux temps circulaire " - qui n'est autre que celui envisagé par l'écrivain.

Les principales faiblesse de cette expérience concernent le recours quasi systématique au flash-back, à la multiplicité des personnages qui finit par égarer le spectateur, tandis que certaines figures de style oniriques rendent l'oeuvre inaccessible aux non initiés. En définitive, cette galerie de personnages surgie de la mémoire d'un Proust mourant se contente de défiler sous notre regard, les protagonistes du roman de se croiser, se chercher, s'épier, une fois transposés sur la pellicule, sans parvenir à nous convaincre du rôle qu'ils ont réellement tenu dans la vie de l'auteur. Si l'époque et les lieux sont restitués, l'essentiel s'est évaporé et l'admirable roman n'est plus qu'une belle enveloppe vide.

Car, ce qui est possible en littérature ne l'est pas forcément sur le plan cinématographique et le flou de nombreuses scènes ajoute à la difficulté de lisibilité du film. Celui-ci, après le tournage, durait quatre heures mais, pour les nécessités de la diffusion, fut ramené à deux heures quarante. Cette amputation a probablement desservi l'adaptation audacieuse de Ruiz d'une grande part de son intérêt. Hélas !

Proust aurait-il aimé le film ? Certainement pas, ne serait-ce que parce que la littérature se suffit à elle-même, qu'elle est un art total comme le souhaitait et le désirait l'écrivain, invitant chacun de ses lecteurs à entrer en recherche avec lui. L'adaptation de Raoul Ruiz lui serait apparue comme faisant offense à l'imaginaire de chacun,  imposant une vision unilatérale de l'oeuvre, alors que la lecture, contrairement au cinéma, laisse une grande part de liberté dans l'interprétation. Le lecteur n'est jamais passif, il apporte au livre sa propre vision . La relation que Proust entendait établir avec son lecteur était trop étroite, trop intime, pour souffrir autre chose que le murmure des mots.

 

Pour consulter la liste complète des articles de la rubrique CINEMA EUROPEEN & MEDITERRANEEN, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

LISTE DES FILMS DU CINEMA EUROPEEN ET MEDITERRANEEN

 


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Published by Armelle BARGUILLET - dans CINEMA EUROPEEN & MEDITERRANEEN
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commentaires

Missycornish 18/03/2012 11:05

Bonjour Armelle!

Et voilà, je lis Un Amour de Swann, j'ai laissé tombé toutes mes autres lectures et je suis charmée. Je lis tout doucement et je savoure les pages. Je suis encore au début lorsque l'on découvre qui
est Swann. Je suis très lente et je relis certains passages pour ne rien manqué. Je suis aux anges, Merci Armelle de m'avoir fait découvrir ce magnifique univers qui me rappelle ma si belle
Normandie.

Amélie

dasola 28/08/2011 17:53


Bonjour Armelle, et bien j'avoue que c'est ce film qui m'a donné envie de lire La recherche du temps perdu (ce que j'ai fait pendant l'été 2000), comme quoi... Je l'avais vraiment trouvé très bien
(mieux que le Schloendorff). Bonne fin d'après-midi. PS: je vois que tu es passée à over-blog. J'espère que tout s'est bien passé.


de Bazouges Amélie 21/04/2011 15:09

L'écritureBonjour Armelle,

Je me permet de vous appelez par votre prénom bien que nous nous ne nous connaissions pas, je viens de lire votre critique qui est brillante. Je ne suis pas une proustienne mais je suis une amoureuse de la littérature et vos critique sur les oeuvres de Proust tout comme ses adaptations m'ont donné envie de découvrir ce genre littéraire.

Je vous félicite pour cet article excellent dont l'écriture est fluide.

dasola 05/07/2009 06:57

Bonjour Armelle, je suis plus indulgente que toi pour cette adaptation de Proust qui m'avait donné envie de lire "La Recherche" que j'ai donc lu depuis. Ce film dégage un ton particulier agréable. Les "flash back" ne m'ont pas dérangée. J'ai préféré cette adaptation à celle du V Schlondorff et son amour de Swann un peu pesant. Le film de Ruiz est aérien, même si je pense que l'oeuvre de Proust n'est pas adaptable au cinéma. VIsconti a laissé tomber. Bonne journée.

Mathieu 04/07/2009 12:39

Une superbe critique d'un film que j'ai vu deux fois et qui m'a donné envie de lire " Du côté de chez Swann". Bien sûr le livre est tout autre mais il y a tout de même une magie dans ce film par la splendeur des images et cette nostalgie qui suinte de chacune des scènes. Pour moi, un grand film. Mais il faut dire que Ruiz a un talent très particulier et que sa poésie confère à son oeuvre une qualité qui devient rare de nos jours. En tous cas, merci Armelle d'avoir parlé de ce film avec beaucoup d'objectivité, car je conçois que pour une proustienne comme vous, il soit très réducteur.

Laurent Simoun 09/02/2007 19:52

Cette réflexion sur ce film est vraiment intéressante car je n'avais pas analysé de cette façon. Cela m' ouvre une perspective qui m'incite à le revoir et à me le procurer en DVD. Je ne connais l'oeuvre de Proust que partiellement, j'ai donc vu le film d'une manière plus superficielle. Merci de cet éclairage.

Pancake 19/08/2006 21:42

Salut, je te trouve un peu gentille avec ce film, qui est une vraie catastrophe. Avoir de grandes ambitions ne suffit pas. Tu pointes ses défauts mais cela semble ne pas suffire à te convaincre de son inanité. Mais je suis content d'avoir pu lire quelque chose dessus après l'avoir vu à l'instant. Cela fait plaisir de partager.

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