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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 09:54

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C’est à la suite d’un voyage autour du monde durant lequel il s’inquiète des effets de lacrise économique de 1929 que Charlie Chaplin écrit le scénario des « Temps modernes ».Après avoir rédigé une version définitive de son scénario, d’abord intitulé "Les masses",Chaplin commence un tournage marathon le 11 octobre 1931 dont le dernier tour de manivelle aura lieu le 30 août 1935. La première projection mondiale est organisée au Rivoli Theater de New York le 5 février 1936. S’ensuivirent alors trois grandes projections, respectivement à Londres, Hollywood et Paris. Malheureusement, le film reçoit un accueil mitigé, une partie de la presse reprochant à Chaplin une tentative de propagande des idéologies communistes.

 

 

Dès le générique, Chaplin affiche ses ambitions, non pas de construire un film consacré uniquement à Charlot mais de réaliser une satire prenant pour cible le modèle social américain. Ainsi le personnage qu’il interprète est-il un « factory worker » (un ouvrier d’usine) autrement dit un rouage auquel on a retiré toute forme d’humanité. Chaplin filme les hommes allant chercher un travail à l’usine comme les vulgaires moutons d’un immense troupeau. Ces premières images plantent le décor : les nouvelles aventures de Charlot seront fortement ancrées socialement avec une ambition politique, résumée dès les premières images, évoquant "Un récit sur l’industrie, l’initiative individuelle et la croisade de l’humanité à la recherche du bonheur", ce qui ne sera pas du goût de tout le monde.

 

Chaplin montre également les conséquences du travail à la chaîne sur la santé des ouvriers. Devenu fou, Charlot ne cesse de vouloir serrer des boulons, que ce soit ceux des pièces qu’il fabrique ou les boutons de la « grosse femme » qu’il croise dans la rue. Il finit par être interné dans un hôpital psychiatrique. Chaplin aborde ensuite les thèmes du chômage et de la pauvreté. « Le chômage est la question vitale. L’humanité devrait profiter de la machine. La machine ne devrait pas signifier la tragédie et la mise au chômage » - confiera Chaplin à une journaliste. ( "Charlot entre rire et larmes"  de David Robinson.)

 

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En effet, Charlot ne garde jamais très longtemps son travail. Il enchaîne les petits boulots : ouvrier dans un chantier naval, gardien de nuit ou serveur. Il n’est pas le seul personnage à souffrir de la crise. Dans le magasin, où il a été engagé comme veilleur de nuit, Charlot retrouve Big Bill, son camarade de l’usine, devenu voleur après la perte de son emploi. De même, la Gamine, dont le père est au chômage, vole des bananes et du pain pour nourrir sa famille. Le père meurt d’ailleurs tragiquement lors d’une manifestation. Charlot et elle rêvent d’une vie bourgeoise et sécurisante où le mari partirait le matin au travail et où la femme s’occuperait de la maison. Dans leur masure, la Gamine tente de mettre en scène cette vie rêvée en préparant un « festin » composé d’un sandwich et d’une boîte de conserve.


Le monde extérieur est si hostile que Charlot, emprisonné à plusieurs reprises, préfère rester enfermé pour s’assurer le gîte et le couvert. L’omniprésence de la police est un autre thème récurrent. Charlot, avec ou sans la Gamine, se fait arrêter cinq fois. Ces arrestations, avec la sirène qui retentit et le véhicule de police qui emmène Charlot, ponctuent le film et marquent symboliquement la fin d’une étape. Après l’espoir d’une vie meilleure, tout doit être reconstruit. La police, qui représente l’état, ne se manifeste que par son caractère répressif. Mais l’espoir n’abandonne jamais les deux héros convaincus qu’un jour ils trouveront enfin la sérénité et surtout que leur amour est leur rempart contre le malheur.

 

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Les temps modernes est, selon moi, un chef-d’œuvre absolu, l’œuvre d’un génie unique dans l’histoire du 7e Art, ce que l’on a fait de mieux dans la critique d’une modernité qui parvient à déshumaniser l’homme. Le rire le dispute à l’émotion toujours présente d’un Charlot qui sait les manier comme nul autre. Son comique n’a jamais été surpassé et semble défier le temps parce qu’il touche chacun de nous en nos points les plus sensibles et que la dérision y est en permanence une soupape sécuritaire. A côté de Chaplin infiniment touchant, il y a Paulette Goddard, la gamine, belle comme le jour, pleine de charme et insubmersible tellement la vie en elle est ardente et fraîche. Le couple qu’elle forme avec Charlot est l’un des plus marquants du cinéma et leurs silhouettes, s’éloignant sur la route du destin, n’ont cessé d’habiter l'imaginaire depuis plus de 70 ans.

 

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Pour consulter l'article que j'ai consacré à Charlie Chaplin, cliquer sur son titre :

 

CHARLIE CHAPLIN, LE VAGABOND DE GENIE

 

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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 10:21
TITANIC de JAMES CAMERON

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Le 19 décembre 1997, un vendredi,  "Titanic", le film le plus attendu de la décennie, sort enfin sur les écrans américains, après moult péripéties raillées par la presse depuis des mois. Ce week-end là, le film rapporte 28,6 millions de dollars au box-office: c'est encourageant, mais pas spectaculaire. "Jurassic park - le monde perdu" a empoché 72 millions en trois jours cette même année. Mais quelque chose de miraculeux se passe : la majorité des critiques est subjuguée par la vision de Cameron et les premiers spectateurs sortent bouleversés des projections. Le bouche à oreille fonctionne et Leonardo DiCaprio devient une idole du jour au lendemain. Balayant  les lugubres prophéties, "Titanic" prend la tête du box-office pendant quinze semaines consécutives, devient un phénomène de société, conquiert le monde entier et s'impose en 1998 comme le plus gros succès commercial de tous les temps, encaissant 1,8 milliard de dollars de recettes. À la fois romance épique dans la tradition établie par "Autant en emporte le vent", film-catastrophe qui métamorphose un naufrage réel en spectacle jamais vu et accomplissement technologique sans précédent, "Titanic" a acquis, dès son lancement, le statut de classique. 

 

 

La tragédie du navire anglais a inspiré plusieurs films, dont une curieuse production nazie en 1943, un mélo en 1953 avec Barbara Stanwyck et un très applaudi drame anglais en 1959. Mais James Cameron, obsédé par la catastrophe, tenait absolument à en donner sa propre version. "C'est très personnel, expliquait-il. J'ai fait ce film parce que je voulais aller visiter l'épave. En 1995, j'ai fait douze expéditions sous-marines sur les lieux avant de commencer à tourner. Au total, j'y suis allé trente-trois fois. Extérieurement, le bateau est très abîmé, mais quand on y pénètre, on en découvre l'incroyable élégance et la grandeur, qui ont été protégées. J'ai ainsi trouvé un miroir intact dans une chambre. De telles choses créent une connexion. Explorer cette épave reste mon plus beau souvenir du film."

 

 

Pour Cameron, "si le récit du naufrage n'en finit pas de fasciner, c'est qu'il contient de multiples paraboles qui résonnent dans nos existences contemporaines. Les métaphores liées au Titanic se répètent à travers l'histoire. Ce que le film a rajouté, c'est une histoire d'amour sur fond de mort qui a parlé à tout le monde, qui a transcendé les barrières linguistiques, culturelles, et sociales". Il n'a pas tort : l'amour fou qui, dans son scénario, unit l'héritière, Rose (Kate Winslet), et l'émigrant sans le sou, Jack (Leonardo DiCaprio), est le coeur battant du film, auquel se sont identifiés tant de spectateurs. 

 

 

L'aventure commença néanmoins dans le doute, ainsi que le rappelle Jim Gianopulos, coprésident de la Fox, qui finança le film avec Paramount: "Tout le monde, au studio, était perplexe. Tout particulièrement quand ils nous ont dit qu'ils allaient reconstruire le Titanic, grandeur nature, sur un plateau et qu'ils allaient aussi avoir besoin d'un réservoir gigantesque pour les scènes d'eau. Et, comme aucun studio n'était assez grand pour le contenir, qu'il faudrait construire un studio, et comme nous n'avions pas le terrain pour ça, qu'il faudrait en acquérir un... Nous voilà donc à acheter un plateau, à bâtir un bateau de 274 mètres de long et un réservoir pour le remplir avec des millions de litres d'eau... De quoi avoir peur ! "Titanic" n'a pu voir le jour que grâce à l'incroyable énergie et à la passion de James Cameron." 

 

 

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Passion, ego ou folie ? Le tournage éreintant, qui passe de cent trente-huit jours à cent soixante, est à la hauteur de la personnalité un peu mégalo de Cameron. Des techniciens sont littéralement épuisés, certains sont victimes d'accidents, au point que leur syndicat mène une enquête. Le réalisateur est perçu comme un impitoyable tyran: "Par moments, j'avais vraiment peur de lui" - avoua ensuite Kate Winslet. Un membre de l'équipe se venge en empoisonnant la nourriture et cinquante personnes se retrouvent à l'hôpital. Le budget atteint la somme inimaginable de 200 millions de dollars. La sortie en août est annulée. La Fox panique et tente d'imposer des coupes. Tout cela, bien sûr, sous le regard narquois des médias. "Mon pire souvenir, c'est quand nous étions en postproduction - raconte le metteur en scène. Tout le monde était contre nous, nous passions pour les plus grands nigauds de l'histoire, nous ne savions pas encore ce que nous avions entre les mains. J'ai accroché un rasoir au-dessus de ma table de montage pour me rappeler quoi faire si le film était raté. Mais la pression m'a poussé à ne pas faire de compromis  et à rendre le meilleur film possible." 

 

 

Parmi les éléments les plus iconiques du film, il y a, bien sûr, le couple Leonardo DiCaprio/Kate Winslet. James Cameron se souvient du casting : - "Je voulais une Audrey Hepburn et on a regardé toutes les jeunes actrices du moment - dit-il. Kate était sur la liste. J'ai visionné certains de ses films. Elle était surnommée "corset Kate" car elle semblait spécialisée dans les films en costumes. Je me suis dit: c'est un peu paresseux de la prendre juste pour ça. Nous avons filmé une audition, à l'ancienne, en 35 mm, dans un décor conçu pour. Et elle nous a complètement soufflés. On l'a engagée quasi immédiatement : nous avions notre ancre. Maintenant, il fallait trouver Jack. DiCaprio était sur la liste des finalistes. Baz Luhrmann m'a envoyé des scènes de Roméo+Juliette, qui n'était pas encore sorti et je l'ai trouvé très impressionnant. J'ai rencontré Leo pour un entretien dans mes bureaux, j'étais entouré de personnel féminin. Ces femmes ne voulaient pas quitter la pièce, je me demandais ce qui se passait : c'était le début de la Leomania ! Kate est venue pour faire une lecture avec lui, mais lorsque j'ai donné des pages de script à Leo, il a dit qu'il ne travaillait pas comme ça. Quand je lui ai dit que c'était ça ou rien, il a rechigné mais il l'a fait et il a été sensationnel. J'ai pensé : il me le faut absolument. Lui a alors décidé qu'il n'avait plus envie de faire le film ! Il voulait incarner un personnage torturé, ce que Jack n'était pas. J'ai passé deux mois à le persuader. À la fin, je lui ai dit que s'il pouvait jouer comme l'aurait fait un James Stewart trompeusement simple, il serait un grand acteur: il a alors compris le défi que représentait le personnage." 

 

 

Le 23 mars 1998, Titanic remporte onze Oscars. James Cameron a gagné son pari. Quand il brandit son trophée et s'écrie, à l'instar de son héros : "Je suis le roi du monde ! » - il est taxé d'arrogance. Oui, Cameron est arrogant. Mais il est aussi, cette année-là, le vrai roi du monde. En tout cas d'Hollywood. Et son "Titanic", oeuvre démesurée, adorée des uns et détestée des autres, n’en demeure pas moins  un monumental témoignage. 

 

 

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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 10:22

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Laura est l'adaptation sur grand écran du roman policier éponyme rédigé par Vera Caspary en 1942, c'est-à-dire deux ans avant son adaptation cinématographique. 

La genèse de Laura fut particulièrement mouvementée. Après une longue mise au ban d'Hollywood, conséquence d'un profond conflit avec le producteur Darryl F. Zanuck, Otto Preminger décide d'adapter le roman de Vera Caspary. Le temps est venu pour lui de mettre en œuvre son projet : Zanuck parti à l'armée, il est en effet revenu à la Fox avec l'accord de William Goetz, l'assistant du producteur. Mais le retour de Zanuck change la donne : celui-ci accuse Goetz de trahison et n'autorise la production de Laura qu'à la condition que Preminger officie derrière la caméra.

Otto Preminger débute l'écriture du scénario de Laura qui, surprise, plaît énormément à Zanuck. Nanti d'un budget amélioré, le long métrage se cherche maintenant un réalisateur : John Brahm (Jack l'Eventreur) et Lewis Milestone (L'Inconnu de Las Vegas) refusent l'offre, et c'est finalement Rouben Mamoulian qui est choisi par Zanuck. Les rushes sont catastrophiques aux yeux de ce dernier. Au pied du mur, presque à contrecœur, il se résout à confier les rênes du projet à Preminger, qui impose ses idées, reprenant le tournage à zéro et éliminant tous les plans tournés par Mamoulian. Un scénario rocambolesque qui allait révéler un cinéaste et donner naissance à un chef d’œuvre du septième art...
 

Le conflit ouvert entre le producteur Darryl F. Zanuck et le réalisateur Otto Preminger faillit faire une victime : l'acteur Clifton Webb. Zanuck était en effet fortement opposé à sa présence au casting de Laura en raison de son homosexualité, connue de tous. Mais Preminger eut le dernier mot et donna l'occasion à Clifton Webb de faire sa première apparition parlée à l'écran après dix-neuf ans d'absence et un début de carrière dans le cinéma muet.

 

Le choix original d'Otto Preminger pour incarner le personnage de Laura était l'actrice Jennifer Jones. Celle-ci refusa l'offre, tout comme Hedy Lamarr un peu plus tard, et le rôle fut finalement dévolu à Gene Tierney qui s’y révéla absolument sublime.

 

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Le film s'ouvre sur la phrase : « I shall never forget the week-end Laura died » (« Je n'oublierai jamais le week-end où Laura est morte »). Laura, qui travaillait dans la publicité, a été découverte abattue d'une décharge de chevrotine en plein visage dans le hall de son appartement. Le lieutenant McPherson enquête auprès de ses proches, principalement Waldo Lydecker, un journaliste et critique à la plume acide, qui a fait de Laura une femme du monde, et Shelby, un Adonis sans le sou qu'elle devait épouser. Au fil de ses recherches, où il apprend à la connaître, au travers des témoignages, de la lecture de ses lettres et de son journal intime, et subjugué par un tableau qui la représente, l'inspecteur tombe sous le charme de la défunte Laura.

 

Laura se nourrit donc de deux traditions de littérature policière, très en vogue dans les années quarante. Cette confrontation se trouve d’emblée incarnée dans le duel qui oppose Waldo Lydecker à Mark McPherson. Dans sa rhétorique et ses manières distinguées, Waldo évoque un certain type de roman policier anglais, dans lequel le mystère est résolu en huis clos grâce à la perspicacité du détective. L’enquête de Laura se déroule presque exclusivement en intérieurs, dans de luxueux appartements décorés avec faste. Cette omniprésence des intérieurs, conjuguée à une concentration du temps et à un nombre limité de personnages, montre l’influence directe du théâtre dans lequel Otto Preminger a fait ses débuts à Vienne et aux Etats-Unis. Par ailleurs, Clifton Webb est un acteur qui a connu la gloire sur les planches de Broadway avant de commencer une carrière à Hollywood. C’est l’écrivain et poète Samuel Hoffenstein qui a façonné le personnage de Waldo Lydecker, dont les répliques savoureuses se heurtent à la rudesse de celles de Mark McPherson.
 

Ce policier dur à cuir, le chapeau vissé sur le crâne, la mâchoire serrée, la cigarette au bec et vêtu d’un long imper beige à la Humphrey Bogart se caractérise  par ses manières grossières et ses propos machistes. Cependant, le lieutenant se révèle bien plus complexe qu’il n’y parait : il passe d’une posture d’enquêteur à celui d’amant passionné. A l’inverse, Waldo cache ses pulsions meurtrières envers les femmes derrière une galanterie de façade. Le journaliste est d’ailleurs un personnage ambivalent à plus d’un titre. Sa jalousie dissimule une identité sexuelle ambigüe. S’il veut mettre hors-jeu les amants de Laura, c’est parce qu’ils sont « beaux » et « musclés ». Son manque de virilité, qui l’empêche de posséder totalement Laura, le conduit en définitive à la tuer. A la fin, il lui avoue qu’elle est la meilleure partie de lui-même. En appuyant sur la gâchette du fusil, il chercherait donc à prendre définitivement possession de celle qu’il considère comme sa création, en plus de s’affirmer en tant qu’homme. Troisième protagoniste masculin, Shelby Carpenter se distingue par sa faiblesse de caractère et ses mensonges à répétition. Ce personnage à la forte carrure sert avant tout à brouiller les cartes dans le triangle amoureux qui se forme autour de Laura et à rendre plus complexe l’intrigue policière.

 

A l’image de la personnalité ambivalente de Mark McPherson, tous  les codes  sont déréglés : les scènes attendues du genre - la course poursuite sous une pluie battante, l’interrogatoire musclé avec une lampe aveuglante - sont seulement esquissées, voire détournées. En fait, l’intrigue tient bien plus du huis clos policier cher à Agatha Christie. Otto Preminger se montre très habile dans l’utilisation d’espaces souvent surchargés d’objets. Comme dans les enquêtes d’Hercule Poirot, ceux-ci possèdent une signification particulière et aident à la résolution du crime. Dès le premier et impressionnant plan séquence, qui plante le décor avec brio, la voix off met l’accent sur la pendule. Celle-ci est mentionnée à deux autres reprises par Waldo qui, comme dans un jeu, aiguillonne le détective et le spectateur vers la solution de l’énigme. La pendule a d’ailleurs une symbolique intéressante. Elle met en valeur deux thématiques essentielles du film noir : le timing, donnée déterminante dans la réussite d’un meurtre, et la fatalité, centrale dans les tragédies mettant en scène des relations amoureuses à sens unique. Avec sa dernière tirade très théâtrale, Waldo Lydecker se transforme en effet en héros tragique qui a échoué dans sa quête d’amour éternel avec Laura. Quant à Mark McPherson, son attrait quasi-fétichiste pour les objets appartenant à la défunte est révélateur de son désir obsessionnel pour la jeune femme. Ceux-ci ne sont donc pas dotés d’une unique fonction explicative, mais permettent également de tisser des liens fort entre les diverses séquences narratives.

 

Les relations entre les êtres sont dominées par le mensonge et la manipulation. Journaliste de profession, Waldo Lydecker est un expert dans la déformation des faits. L’histoire est introduite à travers son point de vue au moyen d’une voix-off subjective. En tant que puissance omnisciente qui cherche à tout contrôler, Waldo apparaît comme un double fictif du cinéaste. Il bouge ses pions, modèle Laura comme une star, anticipe le déroulement des événements, met en scène les coups de théâtre, notamment celui à l’origine de la première rupture entre Laura et Carpenter. Le premier tiers du film nous est conté à travers son regard. Au cours du flashback relatant l’ascension de Laura dans la société, les rapports de force entre les personnages, signifiés à travers leur disposition précise dans chaque plan, permettent d’interpréter ce qui aurait pu pousser les deux principaux suspect à tuer Laura : la jalousie dévorante pour Waldo et la honte du rejet pour Shelby. Après le récit de Waldo à Mark, le point de vue glisse de l’un à l’autre grâce à un léger zoom sur le visage du lieutenant. Le spectateur suit alors Mark McPherson dans son enquête, qui se transforme en quête de la femme désirée. Se placer du point de vue des personnages permet au scénariste de ne pas révéler plus d’informations que ce que savent déjà Waldo Lydecker et le détective. Otto Preminger peut alors manipuler à sa guise le spectateur, en ménageant un coup de théâtre de taille : la résurrection de Laura, celle-là même dont on annonçait la mort dès la première phrase du film. 
 

Avant ce mystérieux retour, elle n’existait qu’à travers le regard des trois hommes qui la convoitaient. La beauté photographique du portrait qui orne le salon de son appartement et le charme romantique du thème musical qui lui est associé font d’elle une véritable icône cinématographique, toujours désirée après sa mort. Dans la manière de représenter le corps et le visage de la femme, le film noir a participé à forger la dimension iconique des actrices d’Hollywood. Ici, Laura Hunt n’est même pas encore apparue en chair et en os qu’elle est déjà une source de fantasmes pour les hommes. L’éternel leitmotiv d’Eros et Thanatos transperce alors irrémédiablement l’écran. Son appartement est comme un mausolée où viennent se recueillir ses anciens et futurs amants, qui ne trouvent pas meilleur endroit pour converser que sa chambre à coucher. Dès le début du film, Mark s’étend mine de rien sur le lit de Laura : il ne l’a encore jamais vue mais succombe déjà au vent de passion qui souffle autour de la jeune femme. Peu à peu, il pénètre son intimité en s’appropriant par le toucher et le regard les objets qui témoignent de sa beauté et de sa sensualité. La séquence où il entre de nuit dans l’appartement de la victime est matinée d’onirisme : la frontière entre le rêve éveillé et la réalité est mince lorsque Laura Hunt, fantomatique dans son imperméable gris pâle, le surprend en train de dormir. Cette fragile frontière est symbolisée par le portrait de Laura qui trône entre les deux personnages. De femme rêvée, elle devient une femme réelle et humaine.

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Laura est un pôle magnétique qui relègue les autres femmes au second plan. Dans sa carrière de publiciste, elle a connu l’ascension fulgurante, si bien que Laura est un film qui questionne sur la place de la femme dans une société traditionnellement dominée par les hommes. Dénigrée par Waldo au cours de leur première rencontre, elle parvient à inverser la situation et prend le dessus sur ce personnage hautain, qui en retour la façonne selon son bon goût, tel Pygmalion et sa Galatée. Admirée pour sa beauté mais aussi pour son intelligence, elle s’impose vite comme une figure indépendante et transgressive, qui n’hésite pas à désobéir. « Je n’aime pas qu’on me donne des ordres », rétorque-t-elle à Mark McPherson qui s’étonne qu’elle ne se soit pas pliée à sa volonté. Bien que séductrice et manipulatrice, Laura ne correspond pas totalement au prototype de la femme fatale. Si elle ment au lieutenant, c’est à des fins vertueuses, puisqu’elle croit Carpenter innocent. Mais pour la conquérir, le détective est obligé de l’amener sur son propre terrain, l’interrogeant dans une salle dont le dépouillement contraste avec le luxe de son appartement où les nombreux miroirs ne renvoient qu’une image édulcorée de la réalité. Lorsque le lieutenant consent à éteindre les projecteurs braqués sur son visage, aveuglé comme celui d’une femme qui n’assume plus son statut d’icône, la vérité peut enfin surgir et les masques tombent. Dans la manière de confronter ses personnages, Otto Preminger active certains leviers du huis clos. Très mobile, la caméra élimine progressivement dans chaque scène les distances entre les personnages, au fur et à mesure que la tension monte, à l’image des petites billes du jeu de Mark qui finissent par s’entrechoquer au moindre déséquilibre.

 

Laura est une pièce maîtresse dans l’œuvre d’Otto Preminger, non seulement parce que le film lance pour de bon sa carrière à Hollywood, mais aussi parce que le cinéaste réutilisera à plusieurs reprises le leitmotiv du crime passionnel. Par son dispositif narratif innovant et la représentation de la femme qu’elle véhicule, Laura est une pierre angulaire du film noir. La manipulation des points de vue, l’onirisme et les nombreux coups de théâtre s’accompagnent d’une mise en scène dont toute l’intelligence se manifeste dès le plan-séquence introductif. Mais l’influence de Laura dépasse le simple cadre du film noir.  On en retrouve de nombreux motifs dans la filmographie de Joseph L. Mankiewicz  par exemple : l’utilisation du portrait dans L'Aventure de Mme Muir, la manière de dépeindre la femme dans Eve et  La comtesse aux pieds nus. A plus d’un titre, Laura est une œuvre incontournable dans le cinéma américain, car Otto Preminger a su dépasser les modèles dont il s’est inspiré pour réaliser un film d’une puissante modernité. 

 

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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 11:13
La corde d'Alfred Hitchcock

Féroce et implacable, le premier film en couleurs d’Hitchcock est une véritable prouesse dans tout le sens du terme. Les sous-entendus et la perfection technique sont si évidents que cet opus compte parmi les chefs-d’œuvre incontournables du maître. L’histoire est celle de deux  étudiants qui en suppriment un troisième, pour la seule beauté du geste. Défi suprême, le meurtre précède de peu une soirée où ils reçoivent les parents de la victime et leur ancien professeur, ce qui est cynique à souhait.

 

 

«  La corde » (1948) est tout d’abord une œuvre spéciale, inattendue, corrosive, dont le réalisateur semblait peu satisfait. Il l’aurait souhaitée plus efficace, ce qui me semble difficile. Dans cet opus apparaît pour la première fois l’acteur James Stewart qui bénificiera, par la suite, d’une longue collaboration avec Hitchcock et, d’ores et déjà, fait preuve d’une présence remarquable de persuasion. Pour donner plus de mordant à la pièce d’origine, signée Patrick Hamilton, Hitchcock a mis l’accent sur l’homosexualité des deux meurtriers. Le code Hays, alors en vigueur, empêche les auteurs de le déclarer ouvertement, mais de nombreux indices nous mettent sur la piste de cette appartenance sexuelle. Avec un sens de l’humour noir décapant, Hitchcock, en subtil démiurge, manipule ses acteurs comme de véritables marionnettes, avec une audace diabolique, invitant les spectateurs à se faire ses complices. Pervertissant l’adage selon lequel les élèves cherchent toujours à surpasser le maître, il montre les dangers d’un enseignement philosophique mal interprété. Faisant de la violence et du meurtre un jeu, l’auteur pointe du doigt toute forme de dogmatisme, sans jamais s’appesantir sur un message qu’il estimerait trop  moralisateur.




Ironique et subversif, « La corde » est aussi d’une inventivité incroyable qui se joue de l’unité de temps et de lieu et ne perd aucun de ses atouts à être tourné en vase clos. Composé de  onze plans séquences enchaînés de façon à donner une impression de totale continuité, le film surprend  par son brio technique et ses joutes oratoires. Effectivement, le procédé contraint chaque acteur à être parfaitement synchronisé à ses collègues. Un exploit technique qui a inspiré bon nombre de cinéastes dont Brian De Palma ou Alex de la Iglesia. Si James Stewart impose sans problème son personnage de professeur aux théories douteuses, il ne faut pas oublier le couple Farley Granger - John Dall. Ce dernier est implacable dans sa démonstration cynique et ajoute encore à la montée en puissance du climat de suspense qui s’établit dès les premières scènes. Ludique et souvent jubilatoire, « La corde » peut être considéré comme un condensé de l’oeuvre hitchcockienne, mêlant avec une habilité exemplaire l’humour le plus sombre et l’habileté la plus caustique. Epoustoufflant.

 

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12 octobre 2013 6 12 /10 /octobre /2013 09:33

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Né dans une plantation de coton en Virginie, le jeune Cecil voit son père mourir sous ses yeux alors qu'il tente de s'interposer auprès du responsable de la plantation qui abuse de sa femme. L'orphelin, remarqué par la propriétaire, va bénéficier jusqu'à son adolescence d'une formation, celle de l'apprentissage du service domestique. Mais le jeune homme ne désire qu'une chose, fuir cette plantation où l'accablent trop de souvenirs douloureux, gagner une grande ville et changer d'existence. Embauché pour ses qualités de service dans un palace de Washington, il sera bientôt engagé comme majordome à la Maison Blanche où il servira avec une parfaite aisance et un grand souci du devoir accompli, tandis que sa femme, Gloria, élève leurs deux fils. Grâce au poste de Cecil, la famille jouit d'une existence confortable. Pourtant, sa profession suscite des tensions dans son couple : Gloria s'éloigne de lui et les disputes avec l'un de ses fils, particulièrement engagé pour la cause des noirs américains, sont incessantes.

A travers le regard de Cecil Gaines, librement inspiré de la vie de Eugene Allen, le film retrace l'évolution de la vie politique américaine et des relations entre communautés. De l'assassinat du président Kennedy et de Martin Luther King au mouvement des "Black Panthers", de la guerre du Vietnam au scandale du Watergate, Cecil vit ces événements de l'intérieur, mais aussi en père de famille et en citoyen américain de couleur…

 

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Lee Daniels a réalisé avec Le Majordome un très beau film, dessinant à larges traits ce que fut le combat des noirs durant une grande partie du XXe siècle, afin d' obtenir les mêmes droits civiques que les blancs dans un pays qu'ils ne cessèrent de servir au prix de leur sang et de leur sueur. Soucieux d'user des symboles les plus éloquents, le réalisateur s'est octroyé, il est vrai, quelques libertés au sujet de la vie réelle de son héros, un certain Eugene Allen, qui fut  majordome à la Maison Blanche sous sept présidents, de Eisenhower à Reagan. Si l'on en croit Will Haygood, le premier à avoir raconté l'histoire d'Eugene Allen dans un article du "Washington Post" en 2008, celui-ci  est bien né dans une plantation de coton où ses parents travaillaient mais il n'a jamais fait état des monstruosités relatées à l'écran : la mère violée et le père assassiné sous les yeux de son fils. De même que la femme de Allen, avec laquelle ce dernier  vécut 65 ans, ne fut jamais alcoolique mais est bien décédée en 2008 et ne put assister à l'élection de Barak Obama. Enfin, il n'eut qu'un seul fils et celui-ci n'appartint pas aux "Black Panthers" mais servit comme militaire lors de la guerre du Vietnam où, heureusement, il n'a pas trouvé la mort. Néanmoins, sans ces symboles forts, le film aurait perdu de son intérêt historique et se serait limité au destin d'un homme, au lieu d'exposer celui d'un peuple tout entier avec ses combats les plus rudes et ses heures les plus tragiques. Ce que Lee Daniels réussit en surfant habilement sur la gamme complète de nos émotions.


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L'intérêt est d'avoir en permanence alterné les temps forts de l'existence du serviteur des présidents et la réalité sur le terrain à laquelle les noirs étaient confrontés quotidiennement : attaques, humiliations, servitudes, on se demande comment au XXe siècle, dans une nation aussi moderne que l'Amérique et toujours bien disposée à donner des leçons de morale à la planète entière, une telle ségrégation ait pu perdurer... Admirablement interprété par Forest Whitaker dans le rôle de Cecil Gaines, l'acteur  vous émeut aux larmes  tant il y met de retenue, de pudeur, de résignation, de sincérité, de respect. Un des moments les plus touchants est celui où Cecil revient chez lui avec la cravate de Kennedy que Jackie lui a offerte après l'attentat qui a coûté la vie au président le plus populaire des Etats-Unis, cravate qu'il noue à son cou pour se rendre à l'invitation du Président Obama. Le film s'achève alors qu'il entre dans le bureau ovale, occupé désormais par un président de couleur, et où s'est écrite, sous ses yeux, une grande page d'histoire.

 

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LISTE DES FILMS DU CINEMA AMERICAIN ET CANADIEN

 

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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 17:46

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Alors qu’elle voit son existence voler en éclat, de même que son mariage avec Hal, un homme d’affaire peu scrupuleux qui l'a ruinée, Jasmine quitte son New York raffiné et mondain pour San Francisco et s’installe dans le modeste appartement de sa soeur Ginger pour tenter de remettre un peu d'ordre dans sa vie …

 

Ne sollicitant ni le rire, ni les larmes, pas même la dérision, tant les personnages sont en fin de compte plus pitoyables que caricaturaux, le dernier opus de Woody Allen, qu'une presse complaisante a porté aux nues, m'a laissé de marbre malgré l'admiration que je porte au réalisateur. J'avoue ne pas être entrée dans l'histoire de cette Jasmine, petite bourgeoise promptement enrichie par un époux escroc qui sut tromper son monde et sa femme avec la même désinvolture, finissant en taule et s'y suicidant, abandonnant cette dernière à son triste sort.

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Le film de Woody Allen nous brosse dans les moindres détails le tableau d'une société américaine en pleine déroute après la crise et l'affaire Madoff - comme l'européenne d'ailleurs - dont les seules références sont celles du sexe et de l'argent et dont l'égocentrisme, et surtout la vacuité, nous apparaissent tristement abyssales. Comment se prendre au jeu de personnages qui évoluent entre dépression, vanité, mal être, mensonge, hypocrisie, illusion, bêtise et déclassement social, alors que l'auteur ne nous gratifie même pas de son habituel humour dans la description de ces grands invalides du coeur et de l'esprit ? A mon avis, cette satire sociale n'est pas assez affûtée.

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On aurait pu s'attendre, au vu du sujet, à des phrases assassines, à des situations farfelues ou ubuesques mais rien de cela, un récit d'un réalisme clinique qui n'a même pas l'outrecuidance de vous hérisser le poil. Vous me rétorquerez qu'il y a Cate Blanchett qui donne à cette pauvre Jasmine un panache indiscutable malgré le marasme où elle se trouve, que sa silhouette est bien agréable à regarder avec sa petite veste Chanel, dernier vestige de l'époque où elle recevait le tout New-York dans sa villa cossue, que Sally Hawkins joue sa soeur prolo avec un naturel touchant, enfin qu'Alec Baldwin est un nouveau riche arrogant qui sent son faussaire à plein nez et ne craint nullement de chahuter le rêve américain avec cynisme. Ici, les illusions et les désillusions restent au ras des pâquerettes. Ce sont celles des deux soeurs Yasmine et Ginger qui ne jouent certes pas dans la même cour, mais parviennent l'une et l'autre au même résultat : l'échec fracassant de leurs misérables ambitions.

 

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Contrairement à la plupart des critiques, j'avais de beaucoup préféré "Minuit à Paris" pour sa nostalgie poétique, son charme discret, et "To Rome with love" où l'on revisitait la ville éternelle et où quelques scènes étaient inénarrables ; là, comment rire devant la chute inéluctable d'une femme belle, frivole et mondaine, subitement désargentée qui ne fonctionne que grâce au xanax ( anxiolytique ) et à la vodka-martini ? Oui, triste époque ! Le film ne vaut, en définitive, que pour l'élégance de Cate Blanchett et cette mort d'un cygne dans un monde déchu. Un Woody Allen dépressif.

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Pour consulter les articles que j'ai consacrés à Woody Allen et à Cate Blanchett, cliquer sur leurs titres :

WOODY ALLEN OU UN GENIE TOUCHE-A-TOUT          CATE BLANCHETT - PORTRAIT

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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 09:38

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Mrs. Edythe Van Hopper, respectable veuve déjà âgée, accompagnée de sa jeune fille de compagnie, est en villégiature à Monte-Carlo à l'hôtel « Côte-d'Azur », lorsque leur chemin croise celui de Maximilien de Winter, riche veuf, qui n'a aucun mal à séduire la jeune fille et, dans la foulée, à l'épouser et l'emmener dans sa demeure ancestrale de Manderley, quelque part sur la côte sud-est de l'Angleterre. Voici comment commence "Rebecca", le film qu’Alfred Hitchcock allait tourner à Hollywood en 1940.

 

Les premiers contacts avec le personnel du château, régenté par la peu amène gouvernante Mrs. Danvers, seront glacials. Cette dernière, en effet, attachée depuis toujours au service de la précédente Madame de Winter, Rebecca, et lui vouant une passion sans limite, même à titre posthume, n'accepte pas l'intrusion de l' usurpatrice. Aussi le souvenir de l'épouse disparue et vénérée continue-t-il de hanter le sombre château gothique ...au point que la nouvelle épouse croit qu’il lui faut peu à peu, selon les conseils de l’autoritaire duègne, tout faire pour lui ressembler.

 

Le film est de façon originale basé sur un personnage qui n’apparaîtra jamais, mais qui ne cesse de se faire obsédant, au point que le personnage central du film, la seconde épouse, délicatement interprétée par Joan Fontaine, semble comme écrasé par le poids de cette présence invisible. Cette dernière est l’incarnation contraire de la précédente, et pour la rendre encore plus évanescente, Daphné du Maurier, l’auteur du roman éponyme dont le film est tiré, ne lui a pas donné de prénom, en a fait une orpheline, un être sans passé, sorte de Cendrillon fragile et inexpérimentée d’une histoire conjugale qui ne parait jamais être la sienne, mais toujours celle de l’autre, cette précédente disparue dans des conditions restées mystérieuses.

 

Celle qui, en définitive, mène le jeu n’est autre que la gouvernante, la sévère et rigide Mme Danvers, admirablement campée par l’actrice Judith Anderson, qui, grâce à son machiavélisme redoutable, finit par pénétrer la tout jeune femme que son mari est inconsolable de la disparition de sa première épouse. Une série d’indices, de symboles, d’icônes défilent à l’écran pour rappeler cette omniprésence au point de conduire la jeune épousée au bord de la folie et de lui inspirer un comportement dont son mari sera le premier à s’affliger.

 

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Dirigé de main de maître par un Alfred Hitchcock dont c’était la première réalisation américaine depuis qu’il avait traversé l’Atlantique et avait signé un contrat de 10 films avec le producteur David 0’Selznick, ce film est davantage un drame psychologique qu’un thriller et sort un peu de ce que Hitchcock se plaisait à réaliser, mais, malgré les  directives sourcilleuses imposées par le producteur, le grand Alfred saura sauvegarder son inspiration et surtout créer une atmosphère étouffante  et conforme à son génie propre, dans un opus qui tient le spectateur en haleine de bout en bout.  J’avais vu ce film, il y a de cela bien des années, récompense que mon père m’avait accordée après mon premier bac, et avais été littéralement enthousiasmée par la finesse de la composition psychologique, l’atmosphère hallucinée, l’interprétation des trois principaux personnages : Joan Fontaine,  en proie gracile qui nous fait penser à une biche aux abois, Laurence Olivier en lord anglais de grand classe, assez impénétrable d’ailleurs, et Judith Anderson souvent filmée de dos ou de côté, ce qui n’est pas innocent car si elle occupe, de par sa condition, une situation secondaire, au final elle n’en est pas moins à l'origine du drame, persuasive, inquiétante, comme si elle exhalait en continu son venin mortifère. Revu  à la télévision, l’opus ne m'a pas déçue, bien au contraire, j’y ai trouvé de nouveaux motifs d’en apprécier la lente et inexorable progression dramatique. Fidèle au roman à succès de Daphné du Maurier, l’œuvre de Hitchcock ajoute à l’écrit un visuel revisité et tellement attractif que l’on peut presque dire que le film apporte un supplément d’intérêt à cet excellent roman.  Comme « Autant en emporte le vent », produit au cinéma par le même Selznick, le livre n’a rien perdu à être transposé à l’écran, ainsi arrive-t-il à la littérature de servir le 7e Art, sans qu’aucune de ces deux formes d’art ne soit desservie.

 

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Pour consulter l'article que j'ai consacré à Alfred Hitchcock,cliquer sur le lien ci-desssous :

 

ALFRED HITCHCOCK - UNE FILMOGRAPHIE DE L'ANXIETE
 

 

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REBECCA d'ALFRED HITCHCOCK
REBECCA d'ALFRED HITCHCOCK
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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 09:37

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"Le pont de la rivière Kwaï", le film aux 7 Oscars de David Lean relatant un épisode de la Deuxième Guerre mondiale, est également remarquable par le pont, le plus grand ouvrage réalisé à Ceylan, lieu du tournage, d'une longueur de 130 mètres sur près de 28 de hauteur. Il a nécessité 8 mois de travail, 1500 arbres abattus dans la jungle et transportés par 40 éléphants sur le site de construction. Selon Sam Spiegel, le producteur du film, ce pont était le plus grand décor jamais construit, dépassant même celui des portes de Tanis pour "Les dix commandements". On pouvait bien sûr utiliser des maquettes, ce qui aurait été moins coûteux, mais Spiegel, célèbre pour son perfectionnisme sans concession, entendait que soit pleinement respectée l'authenticité, quitte à risquer de rater l'unique prise de l'explosion et gâcher huit mois de travail. On devine la tension qui devait régner lors de cette scène...

 

 

A l'origine de ce film grandiose, un événement véridique : la construction d'un pont sur la rivière Kwaï en Thaïlande par les Japonais et surtout par leurs prisonniers. Un pont de chemin de fer stratégique entre la Birmanie et la péninsule du Siam qui sera bombardé et détruit par les alliés en 1943. Le fait militaire, qui servira de base au romancier français Pierre Boule en 1952, sera adapté à l'écran en 1957 par David Lean, séduit par le sujet, et premier succès commercial du réalisateur qui produira les années suivantes "Lawrence d'Arabie" et "Docteur Jivago", autres succès planétaires.

 

Classique parmi les classiques, cet opus s'avère être plus complexe et plus fin que la plupart des films évoquant cette triste période, car Lean s'est tout particulièrement attaché à rendre l'aspect psychologique et moral qui oppose les prisonniers et leurs geôliers, et la confrontation entre les deux colonels, l'anglais et le japonais, le premier se refusant de céder aux exigences du second et le second soucieux de réussir sa mission et prêt,  pour cela, à contrevenir aux codes et usages internationaux sur le droit des prisonniers.


 

Néanmoins, quand le colonel anglais ( Alec Guinness )  s'aperçoit des effets de la détention sur ses hommes, il convainc les malades et les blessés de participer à la construction du pont, considérant que c'est  là le meilleur moyen de remettre de l'ordre chez ses subordonnés et de leur rendre leur dignité et leur fierté, d'autant qu'un détenu américain ( William Holden ), parvenu à s'évader,  préviendra les alliés qui enverront un commando pour détruire le pont. Ainsi  l'honneur des détenus sera-t-il sauf...


 

Le film existe aujourd'hui en DVD, dans sa version restaurée sortie en avril 2013, et mérite de figurer dans la vidéothèque des cinéphiles les plus exigeants car cette oeuvre est une grande réussite. Ne serait-ce que par le scénario admirablement structuré avec, peut-être, quelques longueurs au début mais c'est là une restriction bien mince, par la beauté des images qui nous promènent dans des paysages d'une beauté toute exotique, la jungle siamoise, enfin par l'interprétation exemplaire des acteurs avec en tête un trio fameux  : Alec Guinness, William Holden et Sessue Hayakama terrifiant mais tellement juste dans le personnage du colonel japonais. Sans oublier la musique de Malcolm Arnold qui souligne les temps forts et a trotté longtemps dans la tête de la plupart des  spectateurs. Et puis ce film dénonce les absurdités de la guerre et démontre qu'il vaut encore mieux être un bon humain qu'un parfait soldat et  que ce qui compte le plus dans une existence, ce n'est pas de perdre mais de conserver, en toutes occasions, sa dignité et son humanité. Le personnage interprété par Alec Guinness l'illustre parfaitement. Un film exceptionnel que je considère comme le chef-d'oeuvre de David Lean.

 

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LISTE DES FILMS DU CINEMA AMERICAIN ET CANADIEN

 

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LE PONT de la RIVIERE KWAI de DAVID LEAN
LE PONT de la RIVIERE KWAI de DAVID LEAN
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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 10:17

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                                           VIDEO

 

L'Irlande pendant la 2ème guerre mondiale voue une haine tenace aussi bien à l'ennemi qu'à l'occupant anglais. Dans un village, Rosy Ryan, fille du tavernier, est amoureuse de Charles Schnaughessy, un instituteur quadragénaire. Le mariage a lieu, mais Rosy est vite déçue par la monotonie de son existence, jusqu'au jour où elle rencontre le commandant anglais Randolph Doryan qui, ayant été gravement blessé sur le front français, est en convalescence au village. Leur passion va susciter, au moment même où les opposants débarquent des armes sur la côte en pleine tempête, des réactions d’une rare violence...car le pays est en pleine insurrection et le major anglais représente  ce que la population exècre le plus.  Aussi la jeune femme va-t-elle concentrer sur elle et, à son insu, sa fureur aveugle, ce  qui l’obligera à fuir le pays avec son époux, alors que le major se donnera la mort …

 

Ce très beau film de Lean, après les succès que furent « Le pont de la rivière Kwaï »,  « Lawrence d’Arabie » et « Le docteur Jivago », va être quasiment assassiné par une presse déchaînée, en tête de laquelle figure la journaliste Pauline Kael, au point de décourager le réalisateur qui, jusqu’alors, avait été encensé par elle, de poursuivre sa carrière. Il lui faudra attendre 14 ans, soit 1984 pour ré -apparaître derrière une caméra lors du tournage de « La route des Indes ». Que s’était-il passé pour que la critique vire de bord à ce point et agisse comme l’aurait fait un tribunal en formulant contre l’auteur de tant de succès, sous forme d’un réquisitoire, une condamnation imméritée dont le malheureux sortira anéanti ?

 

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Difficile de le dire. Une certaine lenteur peut-être, un petit quelque chose avec le bovarysme qui ne correspondait plus à l’époque, une incontestable naïveté dans la narration, des personnages trop stéréotypés, difficile à dire car l’opus réserve de belles surprises et déroule devant nos yeux des scènes magnifiquement filmées, des paysages grandioses et une interprétation irréprochable. Seule la musique de Maurice Jarre peine un peu, elle n’a pas l’éclat, le romantisme des musiques qui restèrent si longtemps dans les mémoires, celles du docteur Jivago et de Lawrence d’Arabie. Là, à l’évidence, le musicien se montre moins inspiré. Mais les interprètes ne le sont pas. On découvre une Sarah Miles, femme du scénariste Robert Bolt, très juste dans son personnage de femme passionnée et insatisfaite, un Chistopher Jones – que l’on ne reverra plus jamais à l’écran après ce film –  tour à tour glacé et fou d’amour, hautain et vibrant et un John Mills saisissant dans le rôle difficile de l’idiot du village qui, en fin de compte, est le seul vrai témoin des événements et, enfin, un Trevor Howard plein d’humanité dans celui du curé de la paroisse qui tente désespérément de ramener les villageois à la raison.

 

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La variation bovarienne prend ici pour décor une falaise gigantesque dans la province irlandaise de Dingle, un bourg traditionnel entièrement construit pendant l'hiver 1968 pour être détruit à la fin du tournage, une plage immense où Lean et son équipe passeront des jours entiers à attendre que le soleil ou la pluie daignent se prêter aux besoins du tournage. Lequel durera 52 semaines, quand il était prévu de n'en prendre que dix.

Il faut ajouter à cela une variété extraordinaire de péripéties humaines et techniques. Lean et Mitchum ne s'entendaient guère et ne se parlaient que par l'intermédiaire de Sarah Miles, qui s'efforçait d'en rire. Quant à la grande scène de tempête, que Lean ne trouvait jamais assez spectaculaire, elle fut d’abord filmée en Irlande avant de finir par être tournée en Afrique du Sud.

 

Achevé au début de l'année 1970, ce tournage éreintant, même pour l'habitué des projets aventureux qu'était  David Lean, donna un fruit amer comme rarement un réalisateur eut l'occasion d'y goûter. Son nom s'estompa derrière ceux de Lawrence et de Jivago, que presque tous les spectateurs du monde connaissent sans toujours  pouvoir dire à qui ils les doivent.  « La Fille de Ryan », engeance maudite à tous points de vue, disparut plus encore, et même ses deux Oscars (meilleure photographie et meilleur acteur dans un second rôle pour John Mills) ne purent le sauver de ce naufrage programmé.

 

De nos jours, nous re-visionnons ce film avec plaisir, même ses défauts s’estompent car il y a une vraie beauté dans les images, une vraie authenticité dans les personnages, ainsi ce père qui a trahi son village mais, par orgueil et frousse, n’avouera jamais et laissera sa fille en porter l’opprobre. Enfin, comment oublier le rôle à contre-emploi de Robert Mitchum en mari cocu mais si bon, si épris, et tellement moins vulgaire et ridicule que le Monsieur Bovary de Flaubert. Il donne au film sa dimension déchirante et humaine, digne et fière qui ne peut manquer de toucher le plus récalcitrant des cinéphiles. « La fille de Ryan » mérite de sortir enfin de son purgatoire et de prendre toute sa place dans la filmographie de ce grand imagier.

 

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Pour consulter l'article consacré à David Lean, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

DAVID LEAN, L'IMAGIER PRESTIGIEUX

 

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 13:20
ARIANE de BILLY WILDER

Ariane (Audrey Hepburn) vit à Paris dans l'appartement de son père, Claude Chavasse (Maurice Chevalier). Ce dernier est détective privé et consacre la quasi totalité de son temps à des affaires d'adultère. Jusqu'au jour où l'un de ses clients trompés profère des menaces de mort à l'encontre de l'amant de sa femme, le richissime Flanagan (Gary Cooper). Témoin de la scène, Ariane décide de le prévenir afin d'éviter le drame. L'hôtel Ritz est le théâtre de leur rencontre et deviendra celui de la relation passionnelle qu'ils ne tarderont pas à partager.

 

Le 30 juin 1957, Ariane (Love in the Afternoon) sort sur les écrans américains. Construite comme un hommage à Ernst Lubitsch, cette comédie marque une étape importante dans la carrière de Billy Wilder. Une étape au cours de laquelle le cinéaste se sépare de son compère Charles Brackett pour entamer une relation de près de trente ans avec I.A.L. Diamond. Mais avant d’évoquer cette collaboration fructueuse, voici un court aperçu du parcours de Billy Wilder ...

Natif d’une petite ville de Pologne, Wilder suit d’abord une formation de juriste qu'il abandonne rapidement pour devenir journaliste. Il se consacre ensuite à l'écriture de scénarios et travaille pour le célèbre studio allemand U.F.A. jusqu'à la prise de pouvoir du régime nazi. Wilder fuit alors son pays et, après un court séjour en France (où il réalise Mauvaise Graine en 1933 avec Danièle Darrieux), s'installe à Hollywood et vend son premier script. Son talent est rapidement reconnu, ce qui lui vaut d’être associé à Charles Brackett pour l’écriture de La huitième femme de Barbe-Bleue  (Ernst Lubitsch, 1938). Les deux hommes s'entendent à merveille, poursuivent leur collaboration et deviennent bientôt les scénaristes les mieux payés d'Hollywood. Adorés des studios et de la profession en général, ils sont nominés à trois reprises aux Oscars pour les scénarios de Ninotchka (1939), La Porte d'or (1941) et Boule de feu (1941). Toutefois, Billy Wilder fait preuve de mécontentement à l’égard du traitement accordé à ses scripts et développe rapidement des velléités de cinéaste. Toujours associé à Brackett dans les phases d’écriture, il démarre sa carrière de metteur en scène en 1942 avec Uniformes et jupons courts. Les deux artistes donnent ensuite naissance à douze films tant sur le registre de la comédie que sur celui du film noir (Assurance sur la mort, La Garçonnière). Puis vient le projet  Ariane et la rencontre avec I.A.L. Diamond : de 14 ans son cadet, Diamond est un jeune écrivain dont Wilder a apprécié le travail dans des magazines. Il est également auteur de sketchs dans lesquels sa plume acerbe fait régulièrement mouche. Définitivement séduit par ce talent, Wilder lui propose de devenir son nouveau collaborateur. Les deux hommes s’entendent immédiatement, et tandis que le cinéaste se concentre sur la dramaturgie de son récit, Diamond prend en charge les dialogues. A ses côtés, Wilder orientera son style vers la comédie douce amère et, sans jamais perdre sa causticité, peu à peu se laissera aller vers une certaine forme de romantisme. Le duo signera quelques œuvres souvent jugées irrévérencieuses mais devenues au fil des ans de véritables mètres étalon de la comédie moderne. Parmi ces œuvres, on pense notamment à Certains l’aiment chaud, La GarçonnièreEmbrasse-moi, idiot et donc... Ariane.

 

Ariane est l’adaptation d’un roman de Claude Anet (Ariane, jeune fille russe) dans lequel la jeune héroïne entretient une relation passionnelle avec un homme d’âge mûr. Ce pitch est l’occasion pour Wilder et Diamond de dresser un portrait au vitriol du mâle américain et de dénoncer l’aliénation de l’individu dans la société moderne. Ici, l’individu en question n’est autre qu’Ariane, à la fois soumise à l’autorité paternelle et à celle de son amant. Afin de se défaire de cette double emprise, elle utilisera le mensonge, jouera sur les apparences et devra faire preuve de beaucoup de malice. La voir ainsi manipuler Flanagan, ce riche industriel blasé des histoires d’amour, est un véritable plaisir pour le spectateur. Peu à peu, le récit montre comment les rôles s’inversent (la jeune innocente devient manipulatrice, tandis que le vieux séducteur retrouve des émotions d’adolescent) jusqu’à trouver un équilibre qui les verra finalement se dévoiler avec franchise. Doté d’un charme de tous les instants, ce scénario diffuse un discours délicieusement acerbe et ponctué de dialogues absolument exquis. Citons par exemple Monsieur Chavasse, révélant une nouvelle affaire à sa fille : « A client from Brussels. His wife ran away to Paris with the chauffeur. I have to find them ; the husband wants his car back. » Ou encore la fameuse introduction du film pendant laquelle le narrateur explique : « In Paris people eat better, and in Paris people make love, well, perhaps not better, but certainly more often. » Enfin, terminons par cette petite pique de Wilder à l’encontre des Américains lorsqu’Ariane les décrit à son ami : « They're very odd people, you know. When they're young, they have their teeth straightened, their tonsils taken out and gallons of vitamins pumped into them. Something happens to their insides ! They become immunized, mechanized, air-conditioned and hydromatic. I'm not even sure whether he has a heart. »

 

Mais dramaturgie et dialogues ne suffisent évidemment pas à expliquer le charme envoûtant d’Ariane. Un film qui, tel d’un bon vin, se bonifie au fur à mesure des dégustations. Car pour l’apprécier pleinement, il faut procéder à l'instar de son héroïne avec son amant : après une première rencontre pleine de charme, il est conseillé de répéter l'expérience. Une première fois, une deuxième, une troisième puis encore et encore jusqu'à tomber éperdument amoureux de cette œuvre intelligente et aux multiples facettes. Nul doute que certains critiques de l’époque n’ont pas pris ce temps et ont rédigé leurs papiers assassins à l’emporte-pièce.

 

Avec Ariane, Billy Wilder fait pourtant preuve d'ambition et de maîtrise en adoptant un style marqué par les années 30/40, un style proche de celui d'Ernst Lubitsch. Il choisit notamment de tourner en noir et blanc et s'attache les services de William C. Mellor, directeur photo couronné d'un Oscar en 1952 pour Une place au soleil (George Stevens). Le regard empreint de douceur qu’il pose sur les décors imaginés par Alexandre Trauner, combiné à la simplicité des mouvements d’appareil de Wilder, concourent à donner au spectateur l’impression d’un film tourné en plein âge d’or.

Mais l’hommage à Lubitsch ne se limite pas à une mise en image nostalgique de cette période faste. Il instille dans son écriture et sa mise en scène un comique de répétition parfaitement orchestré : dans l'hôtel, Flanagan reçoit régulièrement ses conquêtes selon un protocole réglé au millimètre. Et si les situations se répètent, elles ne provoquent jamais le moindre ennui car toujours rythmées par des gags récurrents et souvent hilarants. Citons, par exemple, ceux provoqués par ce petit chien sans cesse puni pour des bêtises qu’il n’a pas commises ou encore les allers et venues d'un orchestre de Gitans muets. Cet orchestre dont tous les amoureux d’Ariane se souviennent avec nostalgie, donne au film un ton résolument musical et marqué par quelques belles compositions. Comment ne pas évoquer l’excellente utilisation de Fascination, thème amoureux devenu depuis un véritable standard. Une mélodie simple et entrainante dont le spectateur a bien du mal à se détacher après la projection...

 

Continuons, car la filiation entre Ariane et les films de Lubitsch ne s'arrête pas là ! En choisissant Gary Cooper pour interpréter Flanagan, Billy Wilder fait un pas de plus vers le cinéma de son mentor. Néanmoins, rappelons que Cooper n'était pas le premier choix de Wilder. Le cinéaste rêvait depuis longtemps de diriger Cary Grant. Il lui avait notamment proposé le premier rôle de Sabrina que Grant avait refusé au profit de Bogart. Tenace, Wilder revient donc à la charge pour Ariane et lui offre d’interpréter Flanagan. Dans un premier temps, Grant accepte mais lorsqu'il apprend qu'il devra donner la réplique à Audrey Hepburn, il abandonne le projet. La différence d'âge lui paraît trop exagérée, il ne croit pas à cette histoire d'amour. Wilder accuse le coup et se tourne vers Yul Brynner. C'est à nouveau un refus et vient alors l'idée de Cooper : âgé de 56 ans, Cooper est l'incarnation même du mâle américain des années 30/40. Et de surcroit, il est l'acteur "lubitschien" par excellence ! Dans Ariane, il incarne un riche industriel. Séducteur de tous les instants, son personnage évoque celui de Linus Larrabee (Humphrey Bogart) dans Sabrina. Mais il fait également référence au héros de La huitaine femme de Barbe-Bleue. Sous l'œil de Wilder, Cooper endosse le rôle d'un séducteur pris à son propre piège. On le voit aux bras de nombreuses jeunes femmes, les journaux ne cessent de relater ses aventures amoureuses jusqu’à sa rencontre avec Ariane. Pour donner corps à ce rôle, Gary Cooper use de son charme légendaire et impose une sorte de force tranquille. Certains critiques reprocheront sa présence en tête d’affiche, le jugeant trop âgé et non crédible dans son rôle de tombeur. Mais il paraît bien mesquin de réduire la critique d’un film à un tel argument. Comme le montre le récit, l'histoire d'Ariane et sa passion pour les potins mondains ont forgé en elle une fascination pour des personnalités comme celle de Flanagan. Dès lors, il n'est guère surprenant de la voir tomber dans les bras de cet Américain au regard ravageur et bâti comme un cow-boy !

 

Aux côtés de Gary Cooper, Billy Wilder offre le rôle de Monsieur Chavasse à Maurice Chevalier. Ici encore, il est évident qu'un tel choix n'est pas uniquement le fruit d'une réflexion sur les qualités d'acteur de Chevalier ! Digne représentant de Lubitsch, qui l'a dirigé dans Parade d'amour (1929) ou La Veuve joyeuse (1934), le comédien était l'archétype même du "French Lover". Devant la caméra de Wilder, il incarne le père d'Ariane : un homme affable, doux et malin, qui donne son tempo au film. Narrateur, il est celui dont la voix introduit le récit. Sur ce point, il est d'ailleurs amusant de comparer Ariane avec Gigi. Tourné un an plus tard, le film de Minnelli démarre exactement comme Ariane. Au cours d'un long monologue, Maurice Chevalier évoque Paris et ceux qui s'aiment avec le charme désuet de son accent français. Difficile de dire si Vincente Minnelli s'est inspiré de la mise en scène de Wilder mais l'analogie est  frappante...

 

Enfin le triangle des personnages ne saurait être complet sans la présence d'Audrey Hepburn. Habillée par Givenchy, elle promène sa silhouette légendaire sous le regard amusé de Billy Wilder. Totalement sous son charme, le cinéaste semble avoir façonné son film comme un écrin pour l'y accueillir. Peu de temps après le tournage, Wilder jouera au prophète en affirmant : «Le culte du néné a envahi le pays. Audrey Hepburn peut d'un revers de main envoyer les grosses poitrines au grenier. Plus jamais un réalisateur ne devra inventer des plans où la fille se penche en avant pour prendre un scotch ou un soda. » Si la déclaration est jolie, rappelons tout de même que, deux ans plus tard, Wilder retournera au "grenier" pour y retrouver Marylin Monroe avec qui il tournera Certains l'aiment chaud !!

 

Audrey Hepburn, Gary Cooper et Maurice Chevalier forment donc le trio d'Ariane. Trois comédiens qui, sous l'œil acéré de Wilder, donnent vie à un scénario cousu main. Avec ce film, Billy Wilder réalise certainement son œuvre la plus "lubitschienne". Une manière pour lui de rendre hommage à son mentor tout en offrant à son public une comédie à la fois douce et impertinente avec des acteurs inoubliables.

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Published by Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE - dans CINEMA AMERICAIN & CANADIEN
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