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10 février 2007 6 10 /02 /février /2007 10:12
CHRISTIAN-JAQUE, UNE FILMOGRAPHIE ECLECTIQUE

                

Le coup d'envoi des adaptations littéraires ayant été donné, Christian-Jaque, né le 4 août 1904, après un début de carrière médiocre, qui l'avait vu produire en abondance des films quelconques, à l'exception des "Disparus de Saint-Agil" (1938), allait réaliser en 1945 un film de qualité "Boule de suif", excellente adaptation de deux nouvelles de Maupassant, selon le scénario établi par Louis d'Hée et Henri Jeanson, sous forme d'un récit continu, fidèle à l'esprit du conteur, interprété de façon magistrale par Micheline Presle et Louis Salou. Dans cette peinture réaliste, l'atmosphère de la guerre de 1870  était parfaitement reconstituée et, à partir de cette évocation, il est certain que le réalisateur avait établi un parallèle avec la situation qui venait d'être celle de la France occupée de 1940. Ce film, salué unanimement par la critique, avait su toucher le public aux lendemains de la guerre et démontrait de façon éclatante que l'oeuvre d'un romancier pouvait être reprise par un cinéaste, d'autant mieux si celui-ci l'oblitérait avec talent, en l'adaptant aux circonstances de l'actualité. Après "Le revenant" (1946), sombre et admirable étude de moeurs écrite pour l'écran par Henri Jeanson et Louis Chavance, Christian-Jacque tourne en 1947, en co-production franco-italienne, une adaptation de "La Charteuse de Parme" de Stendhal. Le film long, fastueux, soigné se compose de deux parties. Gérard Philipe est Fabrice del Dongo, Maria Casarès la Sanseverina et Renée Faure, Clélia Conti. Selon le principe avancé pour "La symphonie pastorale", il y avait là une incitation à la lecture, mais les stendhaliens ne l'entendirent pas ainsi et crièrent au  sacrilège. Stendhal était selon eux, inadaptable et intouchable. Voilà qu'il échappait aux spécialistes et intellectuels et que l'on osait le réduire à n'être plus qu'un vulgaire  brouet cinématographique destiné à un large public ! Il faut certes reconnaître que, malgré le talent de Christian-Jaque, le style propre de l'écrivain - que l'on ne peut goûter et savourer qu'à la lecture - n'est pas au rendez-vous. Mais on ne peut nier que le charme romanesque, la beauté des décors italiens, la fougue de Fabrice del Dongo, les personnages féminins contrastés, sont bien là et font de cette Chartreuse une oeuvre cinématographique attachante. Bien des années plus tard, l'admirable roman fera l'objet d'un feuilleton télévisé de Mauro Bolognini qui sera un vrai désastre artistique. Ce qui n'était pas le cas du film estimable de Christian-Jaque.

 

"Fanfan la Tulipe", cinq ans après la Chartreuse, sera une exceptionnelle réussite. Le film fut mené sur un rythme trépidant, avec un irrésistible entrain dans les amours, les chevauchées, les poursuites. L'époque était celle de Louis XV et de " la guerre en dentelle". Mais les scénaristes René Wheeler, René Fallet et Henri Jeanson s'en prirent moins au roi bien-aimé qu'aux stratèges de 1940 et 1950. Ils firent ainsi la nique à toutes les guerres et notamment à la guerre froide que le monde était en train de vivre et qui glaçait l'Europe entière. La réussite n'aurait sans doute pas été si grande sans Gérard Philipe. Il prêtait au héros son impétuosité, sa gaieté, son insolence, son extraordinaire faculté à donner à chacun de ses personnages - sur scène ou à l'écran - une qualité humaine et une authenticité rarement égalées. Intrépide, courageux et effronté, Fanfan s'engage comme soldat dans l'armée du roi afin d'échapper au mariage que l'on tente de lui imposer. C'est alors que les circonstances vont l'amener à sauver la vie de la princesse Henriette, fille du monarque. Quand il cherche à la rejoindre et à entrer clandestinement dans le palais, il est arrêté et condamné à la pendaison. Adeline (Gina Lollobrigida), une jolie bohémienne qui l'aime, intervient pour obtenir sa grâce, mais plait tellement au roi (Marcel Herrand) qu'il l'a fait enlever. Fanfan s'élance à sa poursuite et, par la même occasion, provoque la défaite des Autrichiens. Tout finira bien : la guerre sera gagnée, Adeline épousera Fanfan ... avec la bénédiction du roi. Christian-Jaque, dont c'est là le chef-d'oeuvre, raconte à propos de son film :  Fanfan la Tulipe est avant tout un personnage populaire issu de cette légende française du XVIIIe qui s'exprimait par des chansons. Il est sain, joyeux, brave, son humour n'est jamais en défaut contre les puissants. C'est la pureté et la santé morale de ce héros qui me l'ont rendu attachant  - Tandis que Le Canard enchaîné écrivait lors de sa sortie  en salles : " De la dynamite en bouquet. Gérard Philipe vit, il chante, il aime, il ferraille, il étripe, il cliquette, il chevauche, il attaque, il défend. A lui tout seul, il remplace les trois Mousquetaires". Ce film est considéré de nos jours comme le chef-d'oeuvre du film de cape et d'épée et, preuve de son extraordinaire renommée, fut le premier long métrage français de l'histoire à avoir été doublé en langue chinoise.

 

Avec une filmographie qui ne compte pas moins de 70 réalisations, Christian-Jaque, auteur éclectique et prolifique, tient une place importante dans le paysage cinématographique français. Réputé pour son humanisme à la limite de l'utopie, mais également pour sa truculence et son sens de l'humour, il s'est plu à peindre à l'écran des situations où s'affrontaient les innocents et les monstres froids. Marié à l'actrice Martine Carol, il lui offrira des rôles taillés sur mesure dont "Adorables créatures" (1952), "Lucrèce Borgia" (1953), "Madame du Barry" (1954), "Nana" (1954). Mais son testament n'en reste pas moins "Si tous les gars du monde"  (1955) qui lui permit d'adresser aux spectateurs un message d'espoir et de fraternité et fut tourné avec un casting modeste, sans tête d'affiche. On y assiste aux débuts prometteurs de Jean-Louis Trintignant et on y retrouve Georges Poujouly, le petit garçon de "Jeux interdits". Dans la mer du Nord, un capitaine de pêche voit mourir l'un après l'autre, terrassés par un mystérieux virus, ses marins. La radio de bord étant inutilisable, c'est grâce à un poste à ondes courtes que le patron de ce chalutier parvient à établir une liaison avec un amateur du Togo. Grâce à cela, un médecin colonial  établit le diagnostic. Il s'agit d'un empoisonnement, et l'urgence est telle qu'il faut être en mesure d'acheminer le vaccin en moins de douze heures. Pour ce faire, une chaîne de solidarité se constitue entre Allemands, Américains, Russes, Français et Norvégiens et le précieux médicament sera parachuté en temps et en heure. "Si tous les gars du monde" ... reprend les mots du poème célèbre de Paul Fort et est illustré par la belle musique de Georges Van Parys. Henri-Georges Clouzot avait envisagé de tourner ce film et dut y renoncer, mais participa néanmoins à l'élaboration du scénario et des dialogues avec Christian-Jaque. La carrière de ce dernier sera couronnée de plusieurs prix  : le Prix du meilleur réalisateur à Cannes en 1952 pour "Fanfan la Tulipe", ainsi qu'un Ours d'argent au Festival de Berlin la même année et un César d'honneur en 1985. Il faut ajouter cette précision que cette oeuvre aura su adhérer de manière immédiate, puis peu à peu permanente, et finalement intemporelle, aux goûts instinctifs du public. Si, à une certaine époque, Truffaut refusa aux réalisateurs de "la tradition de la qualité" le titre d'auteur, la plupart le méritaient grandement, car cette tradition a été l'honneur d'un cinéma trop souvent encombré de sous-produits commerciaux. Les choses se sont arrangées depuis... afin qu'accèdent au paradis des Créateurs, ces hommes qui sont la mémoire enchantée de notre cinéma. Christian-Jaque devait mourir à Paris le 8 juillet 1994.

 

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commentaires

M
Une façon d'aborder le cinéma de cet auteur très convaincante. On a ainsi une vue d'ensemble de ses films et de son style.
J'ai lu avec le même intérêt les études précédentes sur des cinéastes que je n'ai connus que par la télévision et les DVD. Merci de me les rendre plus familiers.
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  • Auteur de treize ouvrages, passionnée par les arts en général, aime écrire et voyager.
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