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11 mai 2006 4 11 /05 /mai /2006 10:14
IVAN LE TERRIBLE de S.M. EISENSTEIN

    
Sergheï Mikhailovitch Eisenstein est né à Riga en Lettonie le 23 janvier 1898. Après de brillantes études -  il était un dessinateur prolifique et un personnage très cultivé, dont les écrits extra-cinématographiques sont malheureusement peu connus - il s'engage dans l'Armée Rouge. Démobilisé en 1920, il se destine alors à une carrière de metteur en scène et de décorateur de théâtre. Quatre ans plus tard, il réalise son premier long métrage  La Grève et  l'année suivante  Le Cuirassé Potemkine, film qui a beaucoup contribué à sa célébrité et dont la scène fameuse de la poussette dévalant un escalier reste un des grands moments du cinéma. En 1931, il part au Mexique tourner Que viva Mexico, projet qui n'aboutira pas davantage que son premier film parlant " Le Pré de Béjine" d'après une nouvelle de Tourgueniev.

 

C'est en 1941 qu'il entreprend son film  Ivan le Terrible, dont l'action se situe en l'an 1547, lorsque le Grand Duc de Moscovie est couronné tsar de toutes les Russies. Le film se déroule dans l'atmosphère oppressante des complots : ceux des Boyards qui craignent pour leurs privilèges et ceux de ses proches qui jalousent son pouvoir grandissant. Ivan a heureusement l'appui du peuple dans son effort pour faire de la Russie féodale un puissant Etat centralisé.
 


En effet, Ivan IV doit faire face, non seulement aux intrigues de la cour, mais à l'opposition de sa propre tante Euphrosina. En public, toutes les marques de respect lui sont prodiguées, alors qu'en privé il est insulté et outragé. Après son mariage, il réussit à prendre Kazan, la ville de ses ennemis, les Tatars, qui lui contestaient le titre de tsar. De retour à Moscou, il tombe malade, empoisonné par ses opposants. Une fois rétabli, il fait part de son désir de gouverner pour le bien du peuple. Son grand discours sur la place Rouge est acclamé. Fort de cette ferveur populaire, Ivan entreprend alors une terrible vengeance.

 

Ivan le terrible concentre son action sur la personnalité du premier tsar de toutes les Russies en privilégiant, par ailleurs, une méditation sur la violence du pouvoir ( d'où le mécontentement de Staline probablement ), cela à travers des séquences d'une grande beauté plastique. Ce film révèle un artiste en recherche permanente pour qui le 7e Art était d'abord un discours esthétique. Ainsi a-t-il réussi une fresque grandiose aux dimensions inégalées. Comme à son habitude, et malgré l'ampleur de l'enjeu, Eisenstein y poursuit ses vertigineuses expériences. A la fois lyrique, monumental et dramatique, le film est l'aboutissement de ses recherches de cinéaste. Les audaces stylistiques, le montage polyphonique en font son oeuvre la plus aboutie, bien que le second volet ne sera rendu public qu'en 1958, dix ans après sa disparition.

 

Son influence n'en fut pas moins immense, particulièrement sur la génération " nouvelle vague" et sur des cinéastes comme Resnais, Bresson et Godard. Si l'oeuvre reste inachevée, du fait de la mort d'Eisenstein survenue à l'âge de 50 ans, ce dernier opus correspond, dans l'ensemble de son oeuvre, au passage du conflit collectif au drame personnel, de l'intérêt qu'il portait à une foule sans visage à celle qu'il accorde soudain au héros solitaire, entre l'image pleine de compassion qu'il se faisait du petit peuple grouillant et celle grandiose et inhumaine du monarque.

 

Il n'est pas incongru de supposer qu'Ivan était une projection de Staline, devenu un tyran et qui aspirait à changer la Vieille Russie. Cette supposition affleura certainement dans l'esprit du dictateur, puisque le film ne put être projeté dans les salles qu'après sa mort et celle de son auteur, par la même occasion. "Il n'est pas d'art sans conflit" - écrivait Eisenstein et il nous le démontre superbement en nous faisant vivre le combat singulier de son héros aux prises avec les événements qui le conduiront à son déclin, à sa chute et à son anéantissement. Outrepassant l'ancienne distinction entre le contenu et la forme, il déclarait que si le contenu était un principe d'organisation, le principe d'organisation de la pensée constituait, en réalité, le véritable " contenu" de l'oeuvre.

 

Quoi qu'il en soit, Ivan le Terrible reste une film magistral, où Eisenstein tire toutes les ressources esthétiques que permet l'alliance de l'image et de la musique - en la circonstance celle admirable de Prokofiev - ainsi que du montage comme construction plastique, ce qui était une véritable innovation à l'époque. Cette originalité et cette intuition qu'il avait de ce que le cinéma était en mesure de révolutionner dans l'art, ont placé au rang des maîtres celui que les étudiants de la cinémathèque nommaient volontiers, à cause de ses initiales "Sa Majesté Eisenstein".


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IVAN LE TERRIBLE de S.M. EISENSTEIN
IVAN LE TERRIBLE de S.M. EISENSTEIN
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9 mai 2006 2 09 /05 /mai /2006 13:38

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"Au théâtre, vous avez des mots. Et les mots emplissent l'espace, restent dans l'air. On peut les écouter, les sentir, éprouver leur poids. Mais au cinéma, les mots sont très vite relégués dans un arrière-plan qui les absorbe".Carl Th. Dreyer 1965

U
ne femme, accusée de magie noire dans un village du Danemark en l'an 1623, maudit les notables qui l'ont condamnée au bûcher. Cette petite société, écrasée dans son conformisme et ses peurs, se voit soudain mise en face de ses responsabilités. L'atmosphère morbide et étouffante qui règne dans ce petit coin de la province scandinave est décrite par le cinéaste Carl Th. Dreyer avec un réalisme sans complaisance. Admirablement traité, avec les ressources du clair obscur, que permettaient les pellicules en noir et blanc d'alors, Jour de colère (Dies irae) tourné en 1943, est d'une austérité qui sert à la perfection ce sujet difficile. J'avais vu le film jeune étudiante à la cinémathèque et n'ai pu l'oublier. Un poème plein de silence. Du vrai cinéma de par la force des images et l'économie du verbe. Un cinéma de l'écriture contre le spectacle et le théâtre du texte et du discours, c'est sans doute ce qui a motivé l'oeuvre cinématographique de Carl Dreyer qui a conçu son art comme un artisan. En 1933, dans un article intitulé 'Le vrai cinéma parlant", il laisse éclater son indignation à l'égard du théâtre et des décors fabriqués. Et déclare que le cinéma doit retourner à la rue, entrer dans de vraies maisons. Qu'on puisse construire des décors, reconstituer des tronçons de rue, les jardins d'une villa sont pour lui des projets révoltants. Quelques pages plus bas, il ajoute : " Je réserve mon jugement définitif jusqu'à ce que j'aie fait un film cent pour cent en studio ".La réponse viendra trente ans plus tard, frappée du sceau de la sérénité. Le film s'appelle Gertrud.



Dreyer a toujours écrit. Sa vie est sillonnée de projets qui dépassent de beaucoup le continent immergé de ses films. D'ailleurs le réalisateur est venu au cinéma par l'écrit, en exerçant conjointement les métiers de journaliste et de scénariste. Il sera un moment chroniqueur judiciaire pour un quotidien et rédigera plus de mille articles. Sa trajectoire cinématographique couvre à elle seule la plus grande partie du siècle dernier et un film comme Gertrud tombe comme un météore en pleine Nouvelle Vague, déconcertant une époque qui, peu à peu, retourne à la rue comme l'avait prophétisé le danois dès 1933. Si Dreyer apparaît comme un cinéaste différent, singulier, dérangeant, c'est pour la raison qu'il est resté secrètement marqué par le muet. Dans le muet, il y a un temps pour l'image et un temps pour le texte, un temps pour voir et un temps pour lire. Alors que le théâtre est l'art du faux. Il semble bien alors que la détermination secrète de l'auteur soit une quête de vérité. Il ira même jusqu'à poser les préceptes d'un "cinéma-vérité". Il écrira à ce propos : " Le véritable film parlant doit donner l'impression qu'un homme, équipé d'une caméra et d'un micro, s'est glissé dans un des foyers de la ville ".La caméra, selon lui, sera transgressive. Contrairement au théâtre qui voile, elle dévoile, elle révèle, le vieillard doit être un vrai vieillard, les gémissements de la femme dans Ordet sont ceux d'une femme qui accouche réellement, de même que le maquillage est éliminé. La force du cinéma, c'est de montrer les choses et les êtres tels qu'ils sont. Dreyer a trop la passion de l'authentique pour supporter les masques de la pantomime théâtrale. Ceux qui ajoutent le faux au faux procèdent par addition et superposent les masques à l'infini au point de les vouer au néant. Alors que ceux qui agissent par soustraction finissent par faire rendre au faux sa vérité ultime. Dénuder pour mieux dévoiler, aller à l'extrême de la personne et au-delà du corps chercher l'esprit. Telle est sa politique de cinéaste. Dreyer n'a-t-il pas écrit : Dans tout art, c'est l'homme qui est déterminant. Dans un film, oeuvre d'art, ce sont les hommes que nous voulons voir et ce sont leurs expériences spirituelles, psychologiques que nous voulons vivre. Nous désirons que le cinéma nous entrouvre une porte sur le monde de l'inexplicable".

 

Une telle perspective est bien celle de Jour de colère, où la tension est moins le résultat d'une action extérieure que celui des conflits de l'âme. N'est-il pas vrai, d'ailleurs, que les grands drames se jouent dans le secret ? Les hommes cachent leurs sentiments et évitent de laisser voir sur leur visage les tempêtes qui sévissent dans leur esprit. La tension est souterraine et ne se déclenche que le jour où la catastrophe arrive. C'est cette tension latente, ce malaise couvant  sous l'apparence banale de la famille du pasteur - a dit le cinéaste à propos de ce film -  qu'il m'a toujours semblé important de faire apparaître. Il y a certainement des gens qui eussent préféré un développement plus violent.  Mais regardez autour de vous et remarquez comme les plus grandes tragédies se passent d'une manière très ordinaire et très peu dramatique. Peut- être est-ce ce qu'il y a de plus tragique dans les tragédies ? Ce qui a lieu sur l'écran n'est pas la réalité et ne doit pas l'être, car si cela était, ce ne serait pas de l'art. Nous avons cherché - a poursuivi Carl Dreyer - mes acteurs et moi, à jouer vrai pour créer des hommes vivants et authentiques. J'ai mis en garde les uns et les autres contre le faux et l'extérieur. J'ai tâché, autant que possible, d'être impartial. Il est vrai que le prêtre condamne la bonne vieille sorcière mais ce n'est pas parce qu'il est méchant et cruel. Il ne fait que refléter les préjugés et les idées religieuses du temps. Lorsqu'il tourmente sa victime pour lui arracher des aveux, c'est que l'aveu assurait aux accusés la vie éternelle. D'une façon générale, le metteur en scène doit être libre de transformer la réalité afin qu'elle s'identifie à la simplicité de l'image qu'il a envisagée. Tout créateur est confronté au même problème : il doit s'inspirer de la réalité, puis s'en détacher, afin de couler son oeuvre dans le moule de son inspiration. Ce dépouillement, cette simplicité si caractéristiques du cinéma de Dreyer sont assurément l'art suprême et ont contribué à rendre ses films indémodables. Curieusement, en jouant avec le minimum de moyens, il est parvenu à dire le maximum de choses et à atteindre l'essentiel. On retrouve cela dans quelques toiles de grands peintres : une paire de galoches, une chaise vide, une fleur oubliée suggèrent davantage qu'un assemblage hétéroclite d'objets. Là où la surabondance disperse et embrouille, le dénuement rassemble et éclaire et la leçon vaut dans tous les cas.

 

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JOUR DE COLERE de CARL DREYER
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30 avril 2006 7 30 /04 /avril /2006 10:53
ENTRONS DANS LA DANSE de CHARLES WALTERS

 
En ces temps de vacances, un peu de champagne, un peu de joie, un peu de fête. C'est ce que nous propose ce film qui n'a pas pris une ride et que je vous invite à visionner lors d'une douce soirée entre amis, avant de partir danser à votre tour. Entrons dans la danse est l'un de ceux qui ont contribué à assurer la renommée du couple Astaire/ Rogers, de même qu'il  nous révèle cet art de la danse qu'ils ont servi avec un talent inégalé. Danseurs-nés tous deux, leur rencontre à Hollywood en 1930 fut un merveilleux hasard. Elle leur permit, dès l'année suivante, de tourner leur premier film : La joyeuse divorcée. La firme RKO avait immédiatement deviné que leur association était vouée au succès et, en effet, celui-ci fut présent au rendez-vous. Ce premier galop d'essai réussi, ils vont enchaîner film sur film avec le même brio et cinq nominations aux Oscars les feront bientôt entrer dans la légende de Hollywood. Il est vrai qu'ils avaient tout pour séduire : la grâce, la légèreté, l'élégance et une technique, une virtuosité insurpassables. Alors ne boudons pas notre plaisir, vite à nos DVD si c'est possible. Le film de Charles Walters est entièrement consacré à  la danse et c'est tant mieux. Dans le genre, c'est une réussite parfaite, un enchantement pour l'oeil et l'oreille, une suite de ballets  étincelants, de duos inoubliables, où Fred et Ginger donnent le meilleur d'eux-mêmes et nous envoûtent. L'histoire est celle d'un couple de danseurs célèbres Josh et Dinah tenté un moment par une carrière d'acteurs dramatiques, mais qui s'empresse de revenir à ses premières amours - a été taillée à leurs mesures. Ils peuvent ainsi donner libre cours à leurs improvisations, à ces pas de deux époustouflants qui s'enchaînent au rythme des claquettes. Les toilettes de Ginger Rogers sont ravissantes, sa beauté et sa souplesse font merveille auprès d'un Fred Astaire d'une sobre élégance. Le film est joyeux, enlevé, les décors se succèdent comme les ballets, selon une synchronisation qui ne laisse rien au hasard. Il y a entre ces deux admirables danseurs  une magie qui nous atteint et nous subjugue. Comment faire mieux ? La perfection est réellement atteinte. On est là au sommet de ce que Hollywood a pu et su accomplir pour notre plus grand bonheur.

 

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ENTRONS DANS LA DANSE de CHARLES WALTERS
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13 avril 2006 4 13 /04 /avril /2006 10:01
FEDERICO FELLINI OU UN UNIVERS ONIRIQUE

     

" Les ombres meurent-elles ? " demandait le cinéaste pour souligner le caractère immanent du clown dans les formes du spectacle contemporain. Et c'est précisément cette poésie de l'inutile et du superflu qui habite l'art de  Federico Fellini  : un univers fantasmé qui se reflète dans la vie, un monde où ne cessent de cohabiter le vraisemblable et l'artifice. Auteur singulier, insaisissable, magicien de la lumière, la présence de ce réalisateur inclassable dépasse de beaucoup le domaine du 7e Art, auquel il a pourtant donné une âme, un coeur et des images inoubliables. Car il est de ceux qui non contents d'animer des personnages, de donner existence à des récits et à des contes, ont influencé un langage en libérant l'imagination onirique et en devenant les géographes de mondes inexplorés. Il est également de ceux qui se sont fait les chantres de la mémoire, du faux et du vrai, et dont chaque oeuvre ouvre des perspectives inédites. Chez lui, face à l'angoisse du présent, le retour aux rives bienheureuses de l'enfance, du souvenir, était une tentative pour échapper à l'emprise du réel, pour reculer désespérément le crépuscule d'un monde qu'il savait inexorablement perdu.


Federico était né à Rimini le 20 janvier 1920. Il héritera de ses parents une sensibilité peu commune qu'il considère ainsi : " Certains pleurent dans leur for intérieur. D'autres rient. Moi, j'ai toujours eu tendance à protéger l'intimité de mes émotions. J'étais content de partager ma joie et mes rires, mais je ne voulais pas que l'on sache que j'étais triste ou que j'avais peur. Ce que je sais - ajoutait-il - c'est que mes souvenirs m'appartiennent et qu'ils seront miens tant que je vivrai". On comprend déjà à cette façon simple et compliqué de s'expliquer, l'alchimie secrète dont il saura user, cet apanage des grands qui ne craignent pas d'assumer leurs extravagances et leurs désirs  et donnent raison à la phrase de Shakespeare dans La Tempête : "Nous sommes faits de la même matière que nos songes". Il ne craignait pas davantage le chaos et se plaisait à le provoquer afin de reconstruire mieux et de manière autre, plus proche de son idéal. Deux thèmes vont dominer son art : l'amour et le voyage. Jeune, il aimait s'évader et la fugue, qui le marquera le plus profondément, sera celle qu'il fera avec un cirque, où les personnages de clowns le frapperont à un point tel qu'ils feront partie à tout jamais de son univers. Il affirmera d'ailleurs après sa rencontre avec le clown Pierino : "Je compris que lui et moi n'étions qu'un seul et même être. Je ressentis une affinité immédiate avec son manque de respect. Il y avait quelque chose dans sa négligence soigneusement pensée, quelque chose d'amusant et de tragique." Il ira jusqu'à laver un zèbre déprimé, épisode dont il se souviendra toujours.


Bien que la légende veuille qu'il ait été un cancre et un vaurien, il faut croire que l'enfant Federico avait des dons assez exceptionnels et une intelligence assez vive pour avoir su tirer de cette jeunesse agitée et instable une manne capable de nourrir toute sa vie d'artiste et de créateur. Il ira même jusqu'à dire : "J'ai passé ma vie à tâcher d'oublier mon éducation", mais il le fera de façon à n'offenser personne, à ne causer de souffrances à quiconque, comme à son habitude. Ainsi il s'éloignera peu à peu d'une école peu stimulante, d'une mère mélancolique, d'une éducation répressive, d'une province fermée, afin de devenir pleinement lui-même, un homme qui chérit la fantaisie, l'improvisation et se plaît dans un monde imaginaire qu'il peut édifier selon ses aspirations. Excellent dessinateur, il commence à monnayer ses premiers dessins et à 17 ans justifie la bonne raison qui l'incite à quitter le domicile paternel : il vient d'être engagé par une revue satirique de Florence. Il y résidera quatre mois et se fixera ensuite à Rome où il s'inscrit, de façon à rassurer sa famille, à la faculté de droit. "Dès que je suis arrivé à Rome  - avouera-t-il - j'ai eu l'impression d'être chez moi. Rome est devenue ma maison dès que je l'ai vue. C'est à cet instant-là que je suis né". Après avoir connu les petits boulots, il est embauché par le journal "Marc'Aurélia", authentique fourmilière de cerveaux humoristiques qui lui donnera l'occasion de réaliser de nombreuses illustrations, d'écrire environ 700 pièces et lui méritera la sympathie d'un public jeune. L'autobiographie et l'auto-ironie seront le moteur de ces rubriques et le secret de son succès. C'est à cette époque qu'il rencontre Giulietta Masina, une jeune actrice qui prête sa voix à l'un de ses personnages lors d'un enregistrement radiophonique. Fellini commence alors à fréquenter le milieu du music-hall qui l'inspire pour ses productions et fait, entre autre, la connaissance de Fabrizi pour lequel il rédige des dialogues. Ils se sépareront mais ces heures d'échanges et d'amitié suggéreront à Fellini certains de ses dialogues ultérieurs. Ce monde du music-hall le conduit à composer deux revues ; ses rapports avec  Giulietta Masina  se concrétisent par un mariage ; enfin on lui propose d'écrire son premier scénario. Mais Rome en cette année 1943 est occupée par les Allemands et la vie n'y est pas facile. On fait du cinéma en cachette et le public se rend au théâtre comme à une manifestation, afin de persuader l'occupant que la vie continue bon gré mal gré. Avec l'arrivée des alliés, les acteurs et metteurs en scène vont être pris d'une vraie fringale de réalisations. Il y a tellement à dire et à montrer, d'autant qu'on sait l'épreuve stimulante. C'est à cette époque que Fellini croise Rossellini, rencontre déterminante qui va lui permettre de travailler à l'élaboration du scénario de "Païsa" (1946) et même d'en être, lors du tournage, l'assistant-réalisateur. C'est grâce à Rossellini  - dira Fellini  -que m'est venue l'idée du film comme voyage, aventure, odyssée. Il fut un maître et un ami sans pareil. Fellini vient de faire son entrée dans le 7e Art qui sera désormais son moyen d'expression privilégié. Il poursuivra un moment son apprentissage technique auprès de Lattuada avant de prendre son destin en main avec "Courrier du coeur" ou "Le Cheikh blanc".

Suivront plus d'une vingtaine de films dont presque autant de chefs-d'oeuvre. " Je fais des films car je ne sais rien faire d'autre et j'ai l'impression que les choses se sont mises en place très rapidement, de façon spontanée, naturelle, pour favoriser cette inéluctabilité. (...) Je n'aurais jamais pensé devenir metteur en scène, mais dès l'instant où j'ai crié pour la première fois : "Moteur !  Coupez ! ", j'ai eu l'impression de l'avoir toujours fait, et je n'aurais pas pu faire autre chose, c'était moi, c'était ma vie. En faisant des films, je n'ai donc pas d'autres intentions que de suivre un penchant naturel, c'est-à-dire raconter en images des histoires qui me sont proches et que j'aime raconter dans un mélange inextricable de sincérité et d'invention avec l'envie d'étonner, de me confesser, d'absoudre, de prendre effrontément du plaisir, d'intéresser, de faire la morale, le clown, d'être prophète, témoin...de faire rire et d'émouvoir."

 

C'est avec "La Strada"  que Fellini rencontre vraiment le succès en 1954, opus qui sera suivi en 1955 par "Il bidone" et en 1957 par "Les nuits de Cabiria". De la pauvre fille ballottée sur les routes par un saltimbanque, à la prostituée candide honteusement trompée par un homme qui ne voulait que son argent, en passant par l'escroc vieillissant qui meurt abandonné de ses complices, se définit un univers de détresse sans issue, sinon celle d'une espérance d'inspiration chrétienne qui se concrétise sous les traits de la grâce et frappe ainsi les coeurs endurcis. En 1960, sa réputation deviendra encore plus grande avec le succès de "La dolce vita" où le cinéaste se livre à une radiographie de la société romaine mise à nu par ses turpitudes. La film provoque le scandale mais n'en reste pas moins  une oeuvre de référence dont le succès sera planétaire. Avec "Satyricon", en 1969, c'est une antiquité décadente qu'il nous invite à suivre dans ses débordements et ses méfaits, reflet exacerbé de notre décadence moderne. Avec une trentaine de réalisations à son actif, Fellini, homme de spectacle, est un fabuleux inventeur de formes, un visionnaire capable de saisir la dimension fantastique de l'existence et, sous ses oripeaux de magicien, de mettre en scène le crépuscule de notre civilisation. Son contrat de réalisateur parfaitement rempli, il apparaît aujourd'hui comme l'un des plus grands maîtres du 7e Art qui a su nous toucher si essentiellement et durablement par son don d'invention et son imprévisibilité. Mieux que personne, il était conscient que la mort n'existe pas, que ce n'est là qu'un accident de  la vie normale, toujours vaincue par la puissance de l'imaginaire. De sa boite à sortilèges, il a fait jaillir les personnages les plus incroyables, les métaphores les plus inattendues, opposer à la médiocrité journalière les défis les plus délirants, jouer de l'étrange, du désarmant, de l'outrancier, surprendre toujours, décevoir rarement, mais choquer parfois ceux qui n'avaient pas encore pris le temps de le rejoindre. 

 

Pour lire les articles de la rubrique consacrée aux réalisateurs, cliquer sur son titre :

 
LISTE DES ARTICLES - REALISATEURS du 7e ART

 

Et pour consulter les articles que j'ai consacrés aux films de Fellini,  cliquer sur le leurs titres :

 

AMARCORD de FELLINI          LA STRADA de FEDERICO FELLINI      


 LA DOLCE VITA de FEDERICO FELLINI 

 

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FEDERICO FELLINI OU UN UNIVERS ONIRIQUE
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Présentation

  • : LA PLUME ET L'IMAGE
  • : Ce blog n'a d'autre souhait que de partager avec vous les meilleurs moments du 7e Art et quelques-uns des bons moments de la vie.
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  • Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • Auteur de treize ouvrages, passionnée par les arts en général, aime écrire et voyager.
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Texte Libre

Un blog qui privilégie l'image sans renoncer à la plume car :

 

LES IMAGES, nous les aimons pour elles-mêmes. Alors que les mots racontent, les images montrent, désignent, parfois exhibent, plus sérieusement révèlent. Il arrive qu'elles ne se fixent que sur la rétine ou ne se déploient que dans l'imaginaire. Mais qu'elles viennent d'ici ou d'ailleurs, elles ont l'art de  nous surprendre et de nous dérouter.
La raison en est qu'elles sont tour à tour réelles, virtuelles, en miroir, floues, brouillées, dessinées, gravées, peintes, projetées, fidèles, mensongères, magiciennes.
Comme les mots, elles savent s'effacer, s'estomper, disparaître, ré-apparaître, répliques probables de ce qui est, visions idéales auxquelles nous aspirons.
Erotiques, fantastiques, oniriques, elles n'oublient ni de nous déconcerter, ni de nous subjuguer. Ne sont-elles pas autant de mondes à concevoir, autant de rêves à initier ?

 

"Je crois au pouvoir du rire et des larmes comme contrepoison de la haine et de la terreur. Les bons films constituent un langage international, ils répondent au besoin qu'ont les hommes d'humour, de pitié, de compréhension."


Charlie Chaplin

 

"Innover, c'est aller de l'avant sans abandonner le passé."

 

Stanley Kubrick

 

 

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