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9 mai 2009 6 09 /05 /mai /2009 10:07
COMMENT J'AI TUE MON PERE d'ANNE FONTAINE

      

Avec Comment j'ai tué mon père , Anne Fontaine, la réalisatrice de Nettoyage à sec, nous plonge dans l'histoire douloureuse de trois hommes (un père et deux frères) que la vie a séparés et qui vont être soudain confrontés, lors de retrouvailles inattendues, non seulement avec l'autre mais avec soi..

 

Maurice (Michel Bouquet), médecin généraliste, qui a disparu depuis de longues années pour avoir choisi d'aller exercer son art en Afrique, abandonnant femme et enfants, débarque sans avoir prévenu personne au cours d'une soirée d'anniversaire, chez son fils aîné, un brillant médecin qui dirige une clinique de gérontologie. Jean-Luc (Charles Berling) s'est installé dans une vie bourgeoise à Versailles. Entre sa clinique privée, sa femme, sa maîtresse et son frère cadet, qui lui sert de chauffeur, il a organisé, en apparence, son emploi du temps de façon à jouir au maximum des agréments de la vie. Quand son père réapparaît, c'est alors que la belle façade se fissure. Patrick, le frère, comédien raté, interprété par  Stéphane Guillon , est bouleversant dans un rôle de clown triste, adolescent prolongé que l'absence du père a contribué à déstructurer. L'un des meilleurs moments du film est sans conteste son monologue théâtral sur  les deux heures de sa vie passées avec son père. Notons que ce texte fut rédigé par Stéphane Guillon lui-même.

 

Après un début un peu lent, on se laisse gagner par cette histoire qui aborde avec intelligence et sensibilité les questions fondamentales de l'amour filial, de l'amour tout court et des valeurs de l'existence. Michel Bouquet est impressionnant de justesse dans le rôle du père démissionnaire, tandis que Charles Berling campe avec talent, sur une gamme d'émotions qu'il tente de maîtriser avec plus ou moins de succès, un adulte qui n'est pas parvenu à pallier à son propre vide existentiel.

 

C'est, en effet, de façon feutrée qu' Anne Fontaine  traite les rapports difficiles d'un père et de ses fils, ce père ayant abandonné son foyer sans donner d'explication, il y a de cela trente ans, pour gagner l'Afrique et y exercer sa profession de médecin...dans la brousse. Depuis lors Jean-Luc et son frère n'ont reçu que quelques cartes postales. Or voilà qu'il sort subitement de l'anonymat où il s'est complu,  sans que l'on sache pour quelles raisons et dans quel but. Est-ce pour empoisonner leurs vies, est-ce pour leur donner, sur le tard, un signe d'affection ? Toujours est-il qu'il va tisser avec la femme de Jean-Luc, la jolie Isa (  Natacha Régnier  ), une relation privilégiée et contribuer à résoudre un drame. La jeune femme souffre de ne pas avoir d'enfant, sans supposer un instant qui en est la cause. En effet, son médecin de mari lui a prescrit un traitement qui n'a d'autre fin que de la rendre stérile. Pourquoi ? Simplement parce qu'il redoute d'être père. Le film s'articule autour de cette interrogation : Peut-on être père si on n'a pas été fils ?  - et a le mérite de la poser avec justesse et pudeur, par touches successives. En encourageant sa bru à prendre un autre avis médical, le beau-père permet à la vérité de se révéler et à la relation du couple de s'orienter différemment.     

 

Car si Jean-Luc a réussi sa vie professionnelle, il n'est pas parvenu à prendre en charge son existence d'homme et d'époux, repoussant sans cesse l'échéance de donner la vie, autrement qu'en cachette et sans en assumer les pleines responsabilités. La fin du film laisse peser l'énigme de la mort du père, d'un père qui s'est contenté d'être un géniteur, oubliant d'y adjoindre la mission d'initiateur et de passeur de témoin. Est-il trop tard ? Non, un geste sera ébauché, capable de faire refleurir l'espérance dans ces vies somnambuliques, le père retournant dans la brousse sauver des vies, Jean-Luc, sur la voie de son  salut personnel, ouvrant la sienne au projet de devenir enfin père.

 

Dans le rôle de Maurice, Michel Bouquet est prodigieux. Sa présence donne au film sa densité, sa cohésion, son mystère. Ses silences - et c'est à cela que l'on reconnaît un acteur d'exception - sont plus explicites que les quelques paroles qu'il prononce ; ses regards glacent ou émeuvent et nous dévoilent les failles d'une douleur muette, peut-être d'un remords. Pour lui faire face, il fallait un acteur chevronné et d'une carrure indiscutable: c'est le cas de Charles Berling,  parfait dans le rôle de Jean-Luc, homme figé en lui-même, clos sur ses souffrances et ses révoltes, dévitalisé par l'absence d'amour.


Un beau moment de cinéma à voir ou revoir qui nous donne l'occasion de nous interroger sur nous-même et notre propre filiation. Peut-être le plus beau film d'Anne Fontaine. Très supérieur à Coco avant Chanel.

 

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7 mai 2009 4 07 /05 /mai /2009 10:50
JE L'AIMAIS de ZABOU BREITMAN

          

Pourquoi ne pas le dire tout de go que ce film est un coup de coeur, parce qu'il est bien amené, pudique, délicat, charmant, sensible, qu'il fait honneur à la production française et se laisse regarder avec un vrai bonheur. Il s'ouvre sur le désespoir d'une jeune femme Chloé ( Florence Loiret-Caille ), que son mari vient de plaquer pour une autre, sans qu'elle n'ait rien vu venir, et la laisse seule avec deux enfants. Son beau-père - qui ne prend nullement fait et cause pour son fils - va l'emmener passer le week-end à la campagne pour tenter de prendre la mesure des choses et, autour d'un bon feu de cheminée, se laisser aller à des confidences, espérant peut-être qu'en s'ouvrant à elle de ses propres souffrances, il atténuera les siennes. Ainsi lui raconte-t-il ce que fut pour lui la passion qui le consuma jadis pour une femme qui n'était pas la sienne et qu'il n'a pas osé vivre jusqu'au bout par souci du devoir ou, plus encore, par lâcheté, faisant deux victimes : Mathilde, cette jeune femme qu'il aimait et qu'il quitte, et sa propre épouse dont il a empoisonné la vie. 

 


Les regrets, la nostalgie pour ce qui aurait pu être et ne fut pas sont le ressort de ce joli film  Je l'aimais de  Zabou Breitman , tiré d'un roman d'Anna Gavalda, adaptation fine et fidèle des propos de l'écrivain, que l'on doit également à la scénariste Agnès de Sacy, sans oublier, au passage, un clin d'oeil au magnifique  In the mood for love  de Wong Kar-wai. Avec ce dernier opus, qui fait suite à  Se souvenir des belles choses  et  L'homme de sa vie, la cinéaste revisite son sujet de prédilection la mémoire et élargit l'horizon d'Anna Gavalda, en y ajoutant sa rhétorique toute personnelle de la mise en scène. Grâce à un montage, qui sait user du flash-back sans jamais égarer le spectateur, la réalisatrice surfe avec intelligence sur passé et présent et nous livre l'autopsie d'un renoncement sans pour autant tomber dans le pathos et en évitant les écueils d'un maniérisme qui semblait la guetter dans son précédent ouvrage.

 

 

Ainsi signe-t-elle avec élégance un requiem délicat sur les sentiments perdus, les amours renoncés, les passions mal éteintes. Dans le rôle de Mathilde, cette jeune femme rencontrée à Hong-Kong et pour laquelle Pierre éprouvera une passion immédiate,  Marie-Josée Croze  est pleine de charme et de spontanéité face à un Daniel Auteuil,  qui me paraît être le maillon faible du film. Il ne suffit pas d'écarquiller les yeux et de parler d'une voix sourde pour signifier l'émotion et susciter celle du spectateur. Face aux 3 actrices qui l'accompagnent et sont toutes trois excellentes, il m'a semblé bien pâle.

 

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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 10:25
COCO AVANT CHANEL d'ANNE FONTAINE

 

Une petite fille du centre de la France, placée dans un orphelinat avec sa soeur, et qui attend en vain tous les dimanches que son père vienne les chercher. Une petite couturière destinée à refaire des ourlets dans l'arrière-boutique d'un tailleur de province. Une amoureuse qui sait qu'elle ne sera "la femme de personne", pas même celle de Boy Capel, l'homme qui pourtant l'aimait aussi. Une rebelle que les conventions de l'époque empêchent de respirer, et qui s'habille avec les chemises de ses amants. C'est l'histoire de Coco Chanel, qui incarna la femme moderne avant de l'inventer.


Voici ce qu' Anne Fontaine  a choisi de nous raconter dans son dernier opus, le plus classique, le plus amidonné de sa production, alors que le pari aurait exigé de l'audace et de l'impertinence. Si le film déçoit à maints égards, il n'en est pas moins agréable à regarder, élégant et raffiné, et nous révèle un  Benoît Poelvoorde  enfin  débarrassé de sa panoplie d'amuseur et de son goût prononcé pour le canular. Rendu à sa vraie nature d'acteur, le comédien belge campe un noceur désabusé, éleveur de chevaux et amateur de cocottes, faisant de Gabrielle sa petite geisha avant de se rendre compte que la diablesse l'a envoûté. Dans ce rôle d'Etienne Balsan, châtelain décadent, il est la vraie bonne surprise du film, et trouve là un rôle émouvant, plein d'une tendresse douce-amère, auprès d'une Audrey Tautou au charmant minois, certes, mais qui n'est pas aussi convaincante que lui dans son personnage de Coco avant Chanel. Si elle n'est pas Chanel, hormis l'habillement et la coupe de cheveux, elle n'est pas non plus Coco, pour la bonne raison qu'elle a trop de fossettes et pas assez d'angles pour représenter cette femme trempée, à la fois, dans l'acier et le vitriol, et qui ne fit jamais de concessions à qui que ce soit, dans le seul souci de son irrésistible ascension.



En définitive, ce biopic inspiré du livre d'Edmonde Charles-Roux n'est jamais qu'une version édulcorée de ce qui fit le sel, le poivre et le piment de cette existence de gagneuse et n'évoque que superficiellement le tempérament inflexible et la personnalité intraitable de la demoiselle de la rue Cambon. Si bien que l'on reste sur sa faim et que l'on se contente de voir défiler passivement des images léchées et habilement mises en scène ( Anne Fontaine a du métier ) sans être ému, sans vraiment entrer dans un sujet qui méritait mieux. Car, en y réfléchissant, ce destin est d'autant plus exceptionnel si l'on considère la condition de la femme à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, et lorsque l'on sait que cette petite jeune fille, sans un sou, de condition plus que modeste et simple couseuse, est parvenue, malgré tout, à force de courage, de volonté et de talent, à créer l'empire Chanel. Oui, le défi fut considérable et la réussite exemplaire. Et notre déception d'autant plus grande que le long métrage gentillet, que lui a consacré la cinéaste, n'exhale rien de la senteur enivrante du N° 5 et si peu de la trajectoire passionnée de cette héroïne hors-norme. Le film reste un plaisant album de belles images précieuses et convenues, où l'on voit une femme tenter de se construire, mais où rien d'important ne nous est livré de ses combats intérieurs, de son évolution personnelle, de son époque même ; nous restons à la surface des choses, à leur apparence, à l'éphémère. Certes Audrey Tautou a une jolie frimousse (qui fit merveille dans Amélie Poulain), mais Mademoiselle Chanel, ce n'était pas une frimousse, plutôt un port altier,  un masque de souveraine. Et cela, Anne Fontaine l'a passablement oublié.


 

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COCO AVANT CHANEL d'ANNE FONTAINE
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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 10:26
VILLA AMALIA de BENOIT JACQUOT

   
Les héroïnes de  Benoît Jacquot  ont pour constance de prendre la fuite et de privilégier la rupture. Les unes faussent compagnie à leur famille pour suivre un braqueur de banque au Maroc (A tout de suite), d'autres s'évadent de Pont-à-Mousson avec l'espoir de rencontrer leur père sur le bord du Gange  (L'intouchable). Dans son dernier opus  Villa Amalia  - tiré d'un roman de Pascal Quignard - Ann ( Isabelle Huppert )  quitte son mari, vend sa maison, brûle les photos de son passé et part dans une errance à la Antonioni qui la conduira jusqu'à la baie de Naples, après avoir surpris ce dernier dans les bras d'une autre. Jacquot filme, une fois encore mais avec un talent qui ne cesse de se décanter, l'itinéraire d'une solitude, une métamorphose physique et mentale, une quête d'un ailleurs intérieur ou plus simplement d'un " autrement ". Ann passe par la souffrance pour atteindre son noyau dur et espère que ce dépouillement la ramène au monde - analyse le cinéaste. Plonger vers autre chose en refusant de faire le tri, rompre définitivement et mêler ainsi la liberté à la nécessité. Tous ces modes de fonctionnement me ressemblent - dit-il encore. Dans "Villa Amalia", je m'identifie à mon personnage. Oui, je suis elle. Je suis Isabelle Huppert. Cela n'évoque-t-il pas le " Madame Bovary, c'est moi " - de Flaubert ?


Tenter de percer à jour quelqu'un comme Benoît Jacquot revient à refermer ses doigts sur le vide. Non qu'il cultive le secret pour le secret, mais il ne se livre qu'en creux et, à l'évidence, il ne déteste pas la psychanalyse ( n'a-t-il pas consacré un documentaire à Lacan ? ). Assistant de Marguerite Duras, cette expérience fut pour lui capitale. A la suite, il eut sa période Robert Bresson, puis celle où, sans se renoncer, il fit un chemin vers le public avec  La désenchantée.  Mon histoire d'amour avec Dominique Sanda s'achevait. Judith Godrèche, une tornade, décida de façon téméraire et très amoureuse de me sauver. Elle m'a amené à réaliser un deuxième premier film. Elle a sauvé ma vie cinématographique en se proposant comme clé. Car, sachez-le, je ne peux filmer une comédienne que si j'en suis amoureux.


Le mot est lâché. Le regard du cinéaste Jacquot est d'abord un regard amoureux sur une femme qui est son double, sur ce qu'il y a en lui de féminin et d'interrogatif. D'où ses longs métrages intimistes qui ont tous des allures de mises à nu et sont d'abord des portraits de comédiennes : La fille seule, La désenchantée, L'école de la chair -  représentant des sortes de documentaires sur des jeunes femmes comme Judith Godrèche, Virginie Ledoyen, Isild Le Besco et Isabelle Huppert, qu'il fait tourner ici pour la cinquième fois. A son sujet, l'auteur précise : 
Même si j'ai reconnu d'emblée une partition possible pour nous dans le roman de Pascal Quignard, je n'ai jamais été aussi sceptique quant à la réussite d'un film. Sur le tournage, Isabelle et moi avions pourtant l'impression que nous tracions ensemble quelque chose d'inédit, que nous touchions au coeur de la cible. Nous entendions résonner la note que nous cherchions depuis longtemps. Il faudra, désormais en traquer une autre.


Voilà un film étrange et réussi qui nous dépeint une existence en forme de désintégration de soi, un hymne à un narcissisme détaché ou résigné saisi avec une précision clinique et des images d'une beauté fascinante. Une oeuvre sur la primauté du moi, réalisée par un cinéaste au faîte de son talent et une actrice tout simplement exceptionnelle. Etonnant. 
Actuellement, les cinéastes ont la caméra heureuse avec les femmes.

 

Pour lire l'article sur Isabelle Huppert, cliquer sur son titre :

 

ISABELLE HUPPERT - PORTRAIT

 

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VILLA AMALIA de BENOIT JACQUOT
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31 mars 2009 2 31 /03 /mars /2009 08:42
COUP DE TORCHON de BERTRAND TAVERNIER

      
L'AOF en 1938. Le petit village de Bourkassa (Oubangui) a pour unique fonctionnaire d'autorité Lucien Cordier ( Philippe Noiret ), qui passe, aux yeux de ses administrés et de la communauté européenne, pour un incapable et un parfait cocu. Mais le pleutre va se transformer  - sans que l'on sache très bien quelle en est la raison -  en ange exterminateur, persuadé qu'il est investi d'une mission divine. Il se met alors à abattre froidement plusieurs membres de son entourage, blanc et noir. Ce carnage colonial prélude en mineur, et sur le mode bouffon, à la sanglante hécatombe qui va bientôt ravager l'Europe.

 

Bertrand Tavernier a toujours travaillé au coup de coeur et, de ce fait, s'est attelé successivement à des registres divers, aussi bien à une intrigue policière, à une fresque historique, à un fait criminel du siècle dernier dont il a tiré une sorte de western à la française. Son domaine d'élection, par-delà la diversité des sujets abordés, paraît être la farce tragique ( comme Renoir parlait de "drame gai" ), à grand renfort d'effets baroques, alternant avec des plages de mélancolie ( Un dimanche à la campagne ). Quand on lui demandait de caractériser  Coup de torchon,  il s'en tirait par une boutade en parlant de comédie métaphysique ou bien en jouant avec les titres de ses films précédents -  c'est l'histoire du fils du Juge et de l'Assassin qui, à force de voir la mort en direct, décide de prendre une Semaine de vacances !  En souvenir de Prévert, dont l'ombre tutélaire plane, on pourrait sous-titrer cette murder party sur fond d'épopée africaine L'affaire est dans le sac.



Typiquement français par son cadre ( le monde colonial à la veille de la Seconde Guerre mondiale ), ses personnages et son esprit anarchisant, cet opus n'en témoigne pas moins de l'admiration de son auteur pour la littérature et le cinéma américain : le thème est d'ailleurs emprunté à un roman de Jim Thompson. Le cinéaste a transposé l'action et la typologie des Etats-Unis dans un milieu européen, comme il l'avait déjà fait pour Simenon dans son premier film  L'horloger de Saint-Paul  ( 1974 ). On y gagne une fable intemporelle sur la débilité humaine, la fragilité des esprits et des coeurs, les pulsions incontrôlées des êtres, tout cela empreint d'une féroce jubilation auquel le personnage, interprété par Philippe Noiret, stupéfiant d'ambiguïté, participe beaucoup. Le Bien et le Mal c'est pareil, ça sert pas beaucoup par ici, ça rouille, ça doit être le climat - soliloque le héros, mélange de Don Quichotte et d'Ubu roi. Tous les acteurs méritent d'ailleurs d'être cités - Stéphane Audran et Isabelle Huppert, Jean-Pierre Marielle et Guy Marchand, tant ils contribuent à créer l'atmosphère étouffante et poisseuse du film, mélange relevé et âcre d'humour noir et de farce cruelle, brûlot anachronique qui s'achève sur une pirouette et laisse entendre - selon Alexandre Trauner - que la justice divine est sans doute incompatible avec les idéaux humains.


Pour lire les articles sur Philippe Noiret, Stéphane Audran et Isabelle Huppert, cliquer sur leurs titres :



PHILIPPE NOIRET - PORTRAIT        

ISABELLE HUPPERT - PORTRAIT         

STEPHANE AUDRAN - PORTRAIT

 

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COUP DE TORCHON de BERTRAND TAVERNIER
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12 mars 2009 4 12 /03 /mars /2009 09:31
JEUX INTERDITS de RENE CLEMENT

En juin 1940, Paulette, une fillette de 5 ans, et ses parents sont jetés, comme des centaines de familles, sur les routes de l'exode. Un bombardement tue le couple, laissant la fillette seule au bord d'une route inconnue. Elle est recueillie par les Dollé, une famille de paysans. Paulette refuse de se séparer du cadavre de son chien, qu'elle veut enterrer. Le fils des Dollé, Michel, âgé de 11 ans, aménage un cimetière d'animaux où les deux enfants ensevelissent solennellement d'autres bêtes. Une complicité profonde s'installe entre Paulette et Michel.

 

Avec ce film tourné en 1951, René Clément donne vraiment la mesure de son talent. Jeux interdits, Lion d'or au Festival de Venise en 1952 et Oscar du meilleur film étranger à Hollywood en 1953, doit son impact à l'évocation du drame de l'exode et à l'histoire bouleversante de deux enfants qui tentent de sauvegarder une part de leur innocence face aux jeux absurdes de la guerre et à l'incompréhension et froideur du monde adulte. "La prison, l'aliénation commencent dès l'enfance" - dira René Clément, s'accordant sur ce point avec Luigi Comencini, qui traitera ce thème tout au long de sa carrière. Le sujet était difficile et le mérite de Clément est d'avoir évité un sentimentalisme larmoyant et donné une vision juste et émouvante de l'univers poétique de l'enfance aux prises avec les horreurs de la guerre, servi par la musique mélancolique du guitariste  Narciso Yepes.
 


On y découvre cette petite fille de cinq ans qui, sur les routes encombrées de l'exode, voit son père, sa mère et son petit chien mourir sous ses yeux, tués par les raids aériens allemands. Alors qu'elle erre seule dans la campagne, son chien mort dans les bras, elle rencontre un garçon de onze ans, Michel, dont la famille accepte de la recueillir provisoirement. Avec Michel, son complice, elle va enterrer son chien et créer un cimetière pour les animaux morts, jeu macabre au cours duquel les deux enfants essaient d'apprivoiser la mort et de lui prêter une dimension plus humaine. Jusqu'au jour où des gendarmes viendront chercher la petite Paulette et la conduiront au centre des réfugiés, la perdant une fois encore parmi les autres, séparée à jamais de son compagnon de jeux.
 

 

Le film suscita une immense émotion, probablement parce qu'il n'y avait pas de façon plus frappante que de montrer la guerre, et ce qu'elle engendre, à travers des regards d'enfants. L'interprétation de Brigitte Fossey, dont c'était la première apparition à l'écran, y est pour beaucoup. Son naturel, sa sensibilité, sa sincérité touchante prouvent à quel point elle fut admirablement dirigée par son metteur en scène. La direction d'acteurs n'était d'ailleurs pas l'une des moindres qualités de René Clément. Le petit Poujouly ne démérite pas non plus à ses côtés. Quant à la sublime musique du film, elle joue un rôle à part entière dans cette composition en tous points bouleversante.

 

Pour consulter l'article consacré à René Clément, cliquer sur son titre :

 

RENE CLEMENT OU LE CINEMA D'APRES-GUERRE

 

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JEUX INTERDITS de RENE CLEMENT
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30 décembre 2008 2 30 /12 /décembre /2008 10:22
LA MARCHE DE L'EMPEREUR de LUC JACQUET

       

"La marche de l'empereur" de Luc Jacquet est un film superbe, une ode émouvante à l'intention du peuple des manchots empereurs qui vit au coeur de l'Antarctique, la région la plus isolée et la plus inhospitalière de notre planète et qui, au prix d'un courage inouï, parvient à assurer le cycle de sa reproduction. Luc Jacquet a dû vivre des mois durant dans des conditions difficiles pour suivre ces animaux dans leurs lentes et longues pérégrinations sur le continent blanc, véritable odyssée d'un peuple animal dont la foi en la vie est tellement forte qu'elle fait de chacun un héros silencieux et grandiose. Film bouleversant par sa simplicité qui fait passer à travers la beauté de ses images un formidable message écologique et nous démontre combien les animaux sont en mesure de nous rappeler, à nous autres les hommes, les notions d'entraide et de fraternité. Ces manchots sont, à l'évidence, attendrissants et majestueux et comme habités par des émotions proches des nôtres. Danse nuptiale pour se séduire, puis protection à tour de rôle par le mâle et la femelle de l'oeuf unique et précieux ; départ de la mère en quête de nourriture pendant que le père continue de couver, transmission permanente des informations pour lutter contre les éléments et le découragement ; vraie histoire d'un combat pour la vie.

 

Seule critique : des commentaires assez simplistes et une musique peu convaincante encombrent plus qu'ils ne servent ce magnifique documentaire qui méritait davantage de silence.
A voir et à revoir comme une impériale leçon de sagesse.


Car celle de cet animal relève ni plus, ni moins, du roman naturaliste et apparaît au spectateur comme follement cinématographique. C'est du cinéma dramatique qui recèle autant de suspense que de passion et de romance. Dans un cadre particulièrement hostile mais d'une beauté à couper le souffle dans son dénuement immaculé, la rude destinée du manchot en fait un modèle de ténacité et d'endurance et impose l'animal comme un super héros dans sa lutte pour sa survie.


 

la_marche_de_l_empereur_2004_portrait_w858.jpg

 

 

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LA MARCHE DE L'EMPEREUR de LUC JACQUET
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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 09:58
LE BEAU SERGE de CHABROL OU LE MANIFESTE DE LA NOUVELLE VAGUE

 

Grâce à un petit héritage personnel, Claude Chabrol, alors jeune critique aux Cahiers du cinéma, produit lui-même son premier film, réalisé avec le concours efficace d'une bande de copains réunie dans un village de la Creuse, Sardant, au cours de l'hiver 1957-58. Il ne coûtera que 42 millions de francs et symbolisera, dans le monde vieillissant du 7e Art, l'irruption  de la jeunesse. En novembre 1957, Françoise Giroud, qui avait le sens des formules, écrivait dans l'Express : -  "la Nouvelle Vague arrive !" - L'image était lancée. L'année suivante, la France, pays conservateur, allait se doter d'une nouvelle Constitution et placer à la tête d'une société, prospère mais vétuste, un vieux militaire qui savait dire non à la fatalité : Charles de Gaulle. La Nouvelle Vague fut au cinéma un mouvement d'une ampleur exceptionnelle comme le sera la Ve République et cette vague secouera vigoureusement un art qui avait pris l'habitude de ronronner paisiblement à l'abri des grandes convulsions innovantes. Et "Le beau Serge" sera considéré comme le manifeste de cette Nouvelle Vague cinématographique. "Confrontation, dans le cadre très minutieusement décrit d'une campagne pauvre, de deux types de jeunes hommes, fort opposés et néanmoins amis" - dira de son film le réalisateur lors de sa présentation au public. Il ajoutait qu'il s'agissait là "d'une traversée des apparences". En effet - poursuivait-il - au-delà des apparences, une vérité doit peu à peu de dégager pour le spectateur : l'instable, le complexé, le fou, ce n'est pas Serge mais François. (...) En somme dans "Le beau Serge" se juxtaposent deux films : l'un dans lequel Serge est le sujet et François l'objet, l'autre dans lequel François est le sujet et Serge l'objet. Par définition, c'est le premier de ces films qui apparaît tout d'abord. L'idéal pour moi est que l'on soit sensible à l'autre".



François est revenu dans son village natal pour une convalescence. Il avait souffert d'une maladie grave et vient y chercher le repos et la tranquillité. Mais il ne trouve rien de tout cela. La vie de son ami s'est dégradée fortement. Serge est marié à Yvonne, qui l'adore, mais qu'il méprise injustement en raison de leur premier enfant mort-né. Il boit presque sans arrêt en compagnie d'un homme plus âgé appelé Glomaud, qui peut ne pas être le père de Marie, la sirène locale. La propriétaire de la pension de François lui indique que Marie se " fiance" avec un homme différent chaque jour. Marie est joué par Bernadette Lafont qui réussit, malgré ses 19 ans au moment du tournage, à rendre crédible ce rôle de bombe sexuelle. Chaque événement ajoute à l'incompréhension entre François et les villageois. Lors d'un bal, il s'oppose soudainement au traitement qu'inflige Serge à Yvonne. Il suit Serge dans la rue et ils se battent. Obstinément, François reste dans le village pour exécuter ce qu'il croit être une action rédemptrice.

 

Il commence à neiger. Une nuit, avec Serge presque ivre-mort, François est au chevet d'Yvonne qui est en train d'accoucher de son deuxième enfant. Il se dépense sans compter pour faire venir le docteur, puis pour retrouver Serge qui s'est sauvé. Le docteur est pessimiste sur la survie de l'enfant. Apparemment affaibli par le froid, François sort une fois de plus pour se mettre en quête de Serge. Il le trouve dans une grange et doit le traîner dans la neige. Une fois arrivé, il le réveille avec une poignée de neige, au moment où les cris de son fils brisent le silence.  Rien de gratuit dans ce long métrage où tout se réfère à une symbolique. En cela se reconnaît la fascination qu'exerce sur Chabrol son maître Hitchcock. La psychanalyse et l'ésotérisme ont ceci de commun que, cerbères du domaine des songes, ils sont les détenteurs de son trousseau de clefs. Le beau Serge présente une suite de scènes subjectives qui nous plongent dans le monde du désir immédiat. Et bien qu'il n'y ait pas de réel conflit dramatique, il y a du Tennessee Williams dans cet opus où l'on plonge dans le même ennui prégnant, la même infinie tristesse. Chacun dans ce village cherche un refuge : Serge et son beau-père dans l'alcoolisme, Marie dans la nymphomanie, le prêtre dans le réconfort sans doute illusoire des belles paroles. Jusqu'au bal, moment privilégié pour s'affronter. Au milieu de cette petite société, la femme de Serge est la seule qui conserve intact son amour de la vie. Elle est l'élément positif, celle qui refuse de fuir, de se fuir.



Quant au film, il se déroule à la manière d'un ballet où les êtres tour à tour se cherchent, s'évitent, s'épient, se quittent, selon des affinités le plus souvent illusoires. S'il fallait le définir d'une phrase, on pourrait dire qu'il s'agit d'une réanimation dans le sens de " rendre le souffle", de rendre à la vie des personnages enkystés dans leur morosité. A ce village qui se meurt, François vient apporter une bouffée d'oxygène, redonner un second souffle à une micro-société fantomatique. Par ailleurs, Chabrol a su insuffler à chacune des scènes le tempo de l'halètement et photographier l'impression d'un enfermement dans un espace où l'air ne cesse de se raréfier jusqu'à l'oppression. Aussi le premier cri de l'enfant qui vient de naître correspondra-t-il au retour à la vie et à l'espérance.

 

Pour lire l'article consacré à Claude Chabrol, cliquer sur son titre :    

 

 CLAUDE CHABROL OU UNE PEINTURE AU VITRIOL DE NOTRE SOCIETE

 

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LE BEAU SERGE de CHABROL OU LE MANIFESTE DE LA NOUVELLE VAGUE
LE BEAU SERGE de CHABROL OU LE MANIFESTE DE LA NOUVELLE VAGUE
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26 novembre 2008 3 26 /11 /novembre /2008 11:33
LA REGLE DU JEU de JEAN RENOIR

       
Comme le disait Pascal, il n'y a qu'une chose qui intéresse l'homme, c'est l'homme. Tout ce qui entoure l'acteur doit être subordonné à ce but : mettre le public en contact avec un être humain.

                                              Jean Renoir   ( Ma vie et mes films )

 

A propos de Jean Renoir qu'il admirait, François Truffaut disait : Jean Renoir ne filme pas des situations mais des personnages. Effectivement, le cinéaste a toujours considéré le scénario comme quelque chose de relativement accessoire, un instrument parmi d'autres de la mise en scène. Pour lui, l'idéal eut été un film sans sujet, axé prioritairement sur l'acteur auquel il revient d'exprimer la vérité intérieure d'un personnage. C'est la raison pour laquelle il a utilisé fréquemment de longs plans filmés en continu, soit des plans séquences, afin d'éviter d'avoir à couper une scène en une multitude de plans courts, ce qui aurait pour conséquence de troubler l'inspiration du comédien. Ne filmant pas des idées- comme le disait encore Truffaut - mais des hommes et des femmes qui ont des idées, Renoir assigne au 7e Art un seul but, apparemment modeste, en réalité infiniment complexe et incertain : mettre le public en contact avec des individus que le dialogue, l'image, la situation, le décor, les éclairages contribuent à révélerLa fonction que Renoir donne à la caméra et à l'art cinématographique est résumée de manière claire dans l'un de ses chefs-d'oeuvre  La règle du jeu (1939), où l'auteur devient entomologiste et réussit à constituer, à partir de ses divers personnages, un documentaire aussi fouillé qu'il le ferait dans la nature avec des animaux. Dans un film dramatique, avouait-il - l'acteur ne s'enfuit pas, mais c'est son naturel qui s'enfuit, et c'est pis. Ainsi Renoir sera-t-il toujours en quête de cet homme tout court, démuni, tour à tour ridicule, prétentieux, mégalomane, menteur, parfois criminel, mais si souvent émouvant dans sa recherche obstinée du bonheur. Et c'est cet homme-là, qu'à travers une filmographie exceptionnelle, il tente de saisir. A partir d'un jeu d'associations, d'idées libres, l'auteur donnera corps à un vieux projet, celui de mettre en scène une société riche et complexe et un ensemble de personnages dans un milieu extrêmement élégant et mondain. Le lieu qu'il choisit pour que les acteurs trouvent la vérité de leurs personnages sera la Sologne, région marécageuse entièrement dédiée à la chasse. N'ayant de compte à rendre à personne, puisqu'il vient de fonder sa propre société de production la NEF, Renoir a les mains libres et peut travailler à son rythme, en laissant mûrir ce qui est au départ une idée générale, abstraite et difficilement communicable. Peu à peu, il parviendra à atteindre une sorte d'idéal : un film sans sujet, basé sur les sensations du metteur en scène, traduites à l'usage du public par les acteurs. Bazin écrivait à propos de ce film d'un raffinement rarement égalé : que Renoir était parvenu à se passer totalement de structure dramatique et avait réalisé une oeuvre qui n'est qu'un entrelacs de rappels, d'allusions, de correspondances, un carrousel de thèmes où la réalité et l'idée morale se répondent sans défaillance de signification et de rythme, de tonalité et de mélodie ; mais cependant merveilleusement construite dont nulle image n'est inutile ni placée à contre temps. C'est une oeuvre qu'il faut revoir comme on réécoute une symphonie, comme on médite devant un tableau, car on en perçoit mieux chaque fois les harmonies intérieures.


 

La situation de départ, basée sur une série d'imbroglios amoureux, peut apparaître comme vaudevillesque. Mais de ce point de vue, elle se distingue de la production française de l'époque parce que la trame est totalement problématique et qu'elle ne décrit que des personnages sympathiques et sincères, non misérables ou tarés, si bien que nous assistons à un vaudeville en quelque sorte inversé, à l'histoire la plus antidramatique qui soit, où des gens sincères, honnêtes et généreux n'ont d'autre souci que de devenir encore plus sincères, honnêtes et généreux...Mais ils n'en dansent pas moins sur un volcan. Dans cette atmosphère de fin de règne pour ne pas dire de fin du monde, Renoir dresse le portrait extrêmement précis et détaillé de ces grands bourgeois d'avant-guerre, désynchronisés de leur époque, communauté isolée, coupée de tout, où la règle du jeu n'est fondée que sur une seule obligation qui ne souffre aucune dérogation : tenir son rang. Tout est donc permis à la seule condition que chacun puisse feindre de ne rien voir et de ne rien entendre et ne se livre que très discrètement à son petit jeu d'intrigues et de pouvoir. Leur drame réside dans le fait qu'ils se sont abandonnés, par confort ou paresse, à un courant irréversible qui ne cesse plus de les entraîner dans des marais, eaux stagnantes, eaux mourantes où ils s'enseveliront et disparaîtront corps et biens. Nous ne sommes- dit Renoir - que des jouets, des automates dans la main des dieux qui nous mystifient et que nous cherchons, en retour, à mystifier. La sincérité démontre qu'elle provoque parfois autant de catastrophes que le mensonge. Toute vérité est sans doute bonne à dire, mais encore faut-il qu'elle soit dite au bon moment. Pour vivre ensemble, nous supporter, nous sommes ainsi faits que nous avons besoin d'un ensemble de lois, de codes, de ce que le cinéaste appelle la règle du jeu. Cette règle nous assigne nécessairement des rôles et par là même des costumes que l'on se doit d'endosser. Lorsque l'habit est trop étroit ou trop lourd à porter, il en résulte toutes sortes d'ennuis, de complications, de malentendus, voire de catastrophes. Retrouver l'innocence perdue, vivre sans se travestir est un rêve romantique impossible à atteindre et c'est cette vision prophétique qui fait de La règle du jeu une tragédie sur les limites de toute liberté, de la mort une invitée au bal, du désespoir l'envers fatal des sentiments.


 

Et que se passe-t-il donc dans cette règle du jeu, sinon des chassées-croisés amoureux, celui de Christine et de Jurieu l'aviateur qui croient s'aimer ; celui de Geneviève et du marquis de la Chesnaye qui s'aperçoivent qu'ils ne s'aiment plus ? Par ailleurs, chez les domestiques, les intrigues vont également bon train entre Marceau le braconnier et Lisette mariée au garde-chasse Schumacher. Tout cela aboutira à des pugilats qui seront brusquement interrompus, lors d'une partie de chasse, par des coups de feu. A l'issue d'épisodes mouvementés et trompés par l'obscurité, les protagonistes finiront par tuer l'aviateur mais la règle du jeu, qui régissait ce petit clan, sera sauve et chacun, déçu et blessé, reprendra le cours habituel de sa vie. Le film, mal reçu à sa sortie, provoquera un déchaînement de haine et une confusion indescriptible aussi bien dans les milieux populaires que bourgeois. Très affecté, Renoir tentera de sauver son film en supprimant de nombreuses scènes, si bien qu'aucune version intégrale ne subsistera après la guerre et qu'il faudra attendre les années cinquante pour reconstituer, à partir des négatifs, les copies que nous pouvons visionner aujourd'hui avec bonheur.

 

 

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LA REGLE DU JEU de JEAN RENOIR
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12 novembre 2008 3 12 /11 /novembre /2008 10:35
L'HISTOIRE d'ADELE H de FRANCOIS TRUFFAUT

 

Adèle H est l'histoire romancée de la fille cadette de Victor Hugo qui, courtisée par l'officier britannique Pinson (Bruce Robinson), va le suivre jusqu'à Halifax et le harceler de son amour exalté dans ses diverses affectations. La première idée de Truffaut était de faire un film sur l'amour à sens unique, total, absolu, définitif, qu'une jeune femme peut éprouver pour un homme qui ne l'aime pas. La seconde était de faire une oeuvre avec le maximum de violence intérieure, de violence émotionnelle s'entend. Ces deux intentions seront rendues possibles grâce au jeu exceptionnel d'Isabelle Adjani dans le rôle d'Adèle et de la musique tout aussi persuasive de Maurice Jaubert, bien que cette dernière ait été composée bien avant les premières prises de vue. Maurice Jaubert, connu des cinéphiles pour ses illustrations musicales des films de Vigo et de Carné, devait mourir en 1940 et fut, par conséquent, le compositeur posthume de 4 films de Truffaut : L'histoire d'Adèle H.  L'argent de poche, L'homme qui aimait les femmes et La chambre verte. Si bien que le film ne fut pas seulement écrit à partir d'un canevas littéraire inspiré du journal d'Adèle Hugo mais du schéma musical qui prend sa source dans la bande-son de la Suite française de Jaubert, rédigée entre 1932 et 1933. On comprend aisément pourquoi François Truffaut a pu être séduit par cette musique. En dehors de la violence émotionnelle de la dernière partie du film, le saxophone assourdi fait entendre la voix d'un instrument qui correspond absolument aux vibrations du coeur déchiré d'Adèle et devient en quelque sorte sa voix, l'expression de sa solitude et de son absolue et passionnée dévotion pour le lieutenant français. Car cet amour non partagé est devenu obsessionnel au point que la jeune femme se ment à elle-même, qu'elle vit une sorte de dédoublement permanent, une quête folle qui, après l'avoir menée à Halifax, la conduira jusqu'à l'île de la Barbade avant qu'elle ne passe les quarante années restantes de son existence dans un asile d'aliénés (comme Camille Claudel qu'Adjani interprétera également à l'écran). Musicalement le film recrée les ambiances des années 30, de ces harmonies auditives qui, à l'époque, marquèrent profondément Truffaut. Selon Adjani, ce qui intéressait presque exclusivement le cinéaste, était la peinture d'un caractère solitaire. Avec un certain nombre d'autres thèmes récurrents de sa déjà importante filmographie, dont celui d'écrire une fiction à partir de la réalité. Pour lui, Adèle Hugo se considérait comme orpheline et rejetée par les autres parce que son père avait toujours préféré Léopoldine dont la mort l'avait brisé. Truffaut a très bien su faire le lien entre la noyade de Léopoldine et la symbolique de l'eau qui marque le film dès la première scène où l'on assiste à l'arrivée d'Adèle à Halifax à bord d'un navire et la dernière qui se clôt sur un plan où elle est à nouveau debout devant les vagues. Adèle est ainsi associée à l'eau à travers ses cauchemars répétés. Il apparaît que la mort de sa soeur a intronisé son propre drame d'avoir été cette autre fille que son père n'a pas su ou voulu aimer.


La vie d'Adèle sera donc un naufrage annoncé, dominé par les bruns et les teintes assourdies et par la musique qui amplifie ce qu'il y a de sombre dans cette passion sans issue et ce désir inassouvi. Les plans et le cadrage sont eux aussi très soignés. Par ailleurs, le film étant consigné sur le visage d'Adjani, il fallait - écrira Nestor Almandros - un décor presque monochrome. Au cinéma, nous voyons les images dans l'obscurité, notre vision est de ce fait intensifiée. Si l'on souhaite obtenir des tonalités vraies, il faut baisser les tons du décor et des costumes. Ici la composition et l'éclairage rappellent le XIXe siècle des lettres et des journaux intimes. Et que fait Adèle H sinon de consigner d'une plume fiévreuse ses souvenirs comme pour nous convaincre que sa passion malheureuse est d'abord une quête intérieure romantique.


Le succès d'Adèle H aux Etats-Unis fut immense et le film couronné de nombreux prix. Quant à Adjani, elle est dans ce rôle absolument bouleversante. Son metteur en scène disait d'elle : " Je ne peux la comparer à personne et, à cause de cela, elle me maintient dans une grande tension, car elle me demande beaucoup d'explications qui m'obligent à m'interroger moi-même sur la fonction d'acteur ". Ce qui me donne le courage de faire des films - disait-il encore - c'est qu'au cinéma on ne se sent pas solitaire. Le drame des peintres abstraits et des musiciens actuels, c'est la solitude. Mais quand je tourne un film et que j'ai le trac, je sens que les acteurs sont plus fragiles que moi, je sens qu'ils sont perdus dès le premier jour de tournage et qu'ils me font confiance. Je sais aussi que je peux les aider à progresser dans leur carrière, que nous allons faire un travail très concret qui va peut-être nous réchauffer le coeur".

 

Pour lire l'article consacré à François Truffaut, cliquer sur son titre :  

 

FRANCOIS TRUFFAUT OU LE CINEMA AU COEUR
 


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L'HISTOIRE d'ADELE H de FRANCOIS TRUFFAUT
L'HISTOIRE d'ADELE H de FRANCOIS TRUFFAUT
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  • : LA PLUME ET L'IMAGE
  • : Ce blog n'a d'autre souhait que de partager avec vous les meilleurs moments du 7e Art et quelques-uns des bons moments de la vie.
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  • Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • Auteur de treize ouvrages, passionnée par les arts en général, aime écrire et voyager.
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Un blog qui privilégie l'image sans renoncer à la plume car :

 

LES IMAGES, nous les aimons pour elles-mêmes. Alors que les mots racontent, les images montrent, désignent, parfois exhibent, plus sérieusement révèlent. Il arrive qu'elles ne se fixent que sur la rétine ou ne se déploient que dans l'imaginaire. Mais qu'elles viennent d'ici ou d'ailleurs, elles ont l'art de  nous surprendre et de nous dérouter.
La raison en est qu'elles sont tour à tour réelles, virtuelles, en miroir, floues, brouillées, dessinées, gravées, peintes, projetées, fidèles, mensongères, magiciennes.
Comme les mots, elles savent s'effacer, s'estomper, disparaître, ré-apparaître, répliques probables de ce qui est, visions idéales auxquelles nous aspirons.
Erotiques, fantastiques, oniriques, elles n'oublient ni de nous déconcerter, ni de nous subjuguer. Ne sont-elles pas autant de mondes à concevoir, autant de rêves à initier ?

 

"Je crois au pouvoir du rire et des larmes comme contrepoison de la haine et de la terreur. Les bons films constituent un langage international, ils répondent au besoin qu'ont les hommes d'humour, de pitié, de compréhension."


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