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8 décembre 2006 5 08 /12 /décembre /2006 09:26
LE GUEPARD DE LUCHINO VISCONTI

                                                                                                                                  
L'histoire se situe dans la Sicile du XIXe siècle, durant les années 1861-1863, lors du débarquement de l'armée de Garibaldi. Don Fabrizio, prince de Salina, habite une luxueuse demeure aux environs de Palerme. C'est là qu'il apprend que les troupes garibaldiennes s'apprêtent à envahir l'île. Le prince ne s'émeut pas outre mesure des événements qui agitent un monde en pleine mutation, car il a appris à les considérer avec un certain recul. Le cours de l'histoire lui parait implacable et il n'a nullement l'intention de lutter contre lui, aussi, ne voulant en aucun cas changer ses habitudes, décide-t-il de partir en villégiature avec sa femme et ses sept enfants dans sa résidence de campagne, sise dans le village de Donnafugata, où la population l'accueille avec respect et affection. Lors du banquet qu'il offre pour fêter son retour au village, le maire don Calogero présente sa fille, la splendide Angelica, dont la beauté et la joie de vivre séduisent immédiatement le jeune et fougueux Tancrède.  


Deux ans plus tard, quand Tancrède, le neveu du prince Salina, qui s'était enrôlé dans l'armée régulière piémontaise, afin de soutenir le retour de la monarchie constitutionnelle en la personne de Victor-Emmanuel, revient dans sa famille, impatient de revoir Angelica, les pères se sont déjà entendus pour faciliter l'union qui réunira la nouvelle bourgeoisie, ardente et ambitieuse, à la vieille aristocratie, digne et résignée. C'est à l'occasion d'un bal fastueux qu'Angelica fait son entrée officielle dans le monde, accueillie par les officiers du royaume et les bourgeois parvenus, et par le prince Salina lui-même, avec lequel elle danse une valse que l'assemblée, subjuguée par la beauté du couple, contemple avec ravissement. A l'aube, le prince fatigué, ayant la prémonition de sa fin prochaine, quitte le palais Ponteleone et commence à marcher dans les rues. Il s'agenouille devant un prêtre qui s'en va porter les derniers sacrements, puis se lève et contemple un instant dans le ciel l'étoile du matin, avec le sentiment que ce qui a constitué son monde s'évanouit comme la nuit, pour laisser place à un monde nouveau qu'illustre déjà l'alliance prochaine de son neveu et d'Angelica.

 

Tout en conservant une grande fidélité au roman éponyme, celui de Giuseppe Tomasi de Lampedusa, qui dépeint un aristocrate et sa famille dans ces mois décisifs de 1860, où la Sicile échappe à son isolement insulaire pour s'arrimer au royaume d'Italie, et dont le contexte historique rend compte de l'inéluctable disparition de son aristocratie féodale, le cinéaste ajoute une dimension supplémentaire, celle de la fin d'un monde davantage que de la fin d'une époque, avec, cette perspective métaphyique, qui fait que le film est supérieur au roman, ce qui mérite d'être souligné, tant il est rare qu'un film dépasse l'oeuvre littéraire dont il s'inspire. Cela avait déjà été le cas avec Senso et le sera avec Mort à Venise.


Sa prodigieuse culture et sa familiarité avec l'histoire, toile de fond du "Guépard", Visconti  les tenait de ses origines, ayant appartenu à l'une des plus grandes familles de l'aristocratie italienne. Dans cette fresque somptueuse, le cinéaste analyse, sans nostalgie excessive, la mutation du monde féodal et rural en une société moderne et républicaine. Il livre à nos regards éblouis la splendeur des paysages de l'île, l'extraordinaire stature humaine du prince, le raffinement de la vie aristocratique, cela avec des tons pastels et l'extrême lenteur d'une existence en train de se figer dans son éternité. L'aventure individuelle des Salina se développe parallèlement à l'aventure collective de l'île : les événements motivent les réactions du prince, son désir d'action, sa mélancolie face à l'échéance prochaine de sa disparition. Don Fabrizio représente une classe sociale qui, peu à peu, s'efface avec une élégance poignante comme si, étant arrivée à un paroxysme de civilisation, elle ne pouvait que s'anéantir, remplacée par une nouvelle vague plus vigoureuse certes, tendue dans un désir impérieux d'ascension sociale. Dans une optique pessimiste, Visconti adopte le point de vue du prince : la révolution véritable est manquée, la bourgeoisie remplace la noblesse, à des privilèges succèdent d'autres privilèges, tandis que le peuple reste immuable, condamné à la misère et n'ayant à opposer que l'orgueil des pauvres. Il évoque également l'établissement progressif d'un Etat dans lequel la structure sociale et les disparités régionales restent malheureusement inchangées : le rattachement du nord industriel et du Sud agricole se faisant sans projet précis, sans réflexion. Ainsi les guépards et les lions, qui figurent les membres de l'ancienne aristocratie, sont-ils remplacés par les chacals et les hyènes de la nouvelle bourgeoisie, avide d'imposer son autorité et de s'approprier les postes et les avantages... avant que d'être remplacée à son tour. Ainsi va la vie...

 

visconti17.jpg


Visconti, s'expliquant au sujet de ce film, écrit : " Derrière le contrat de mariage d'Angelica et de Tancrède s'ouvrent d'autres perspectives, celle de l'Etat piémontais qui, dans la personne de Chevalley ( Leslie French ) vient quasiment jouer les notaires et apposer son sceau sur le contrat ; celle de la nouvelle bourgeoisie terrienne qui, en la personne de don Calogero ( Paolo Stoppa ) rappelle le double conflit des sentiments et des intérêts ; celle des paysans, obscurs protagonistes subalternes et presque sans visages, mais non pour cela moins présents ; celle de la survivance contaminée, anachronique, mais pas pour autant inopérante des structures et des fastes féodaux, saisis à mi-chemin entre la saison de leur irréversible décadence et l'intrusion dans leur tissu de corps étrangers qui, hier repoussés, sont aujourd'hui supportés et assimilés".

 

Ce film est, à n'en pas douter, avec "Senso" et "Mort à Venise" un incomparable chef-d'oeuvre. Le cinéaste s'y révèle à la fois peintre, décorateur, metteur en scène, artiste inspiré qui use de chaque image comme d'un révélateur capable de dévoiler les profondeurs de l'âme et la beauté esthétique des êtres et des choses. Il montre une fois encore la scrupuleuse attention qu'il prête aux objets, aux toilettes, aux gestes, sachant combien le réel ne se charge de sens qu'en fonction des pouvoirs de l'écriture et de l'unité interne de l'oeuvre. En choisissant Claudia Cardinale et Alain Delon, il nous offre une vision idéale de la jeunesse ; en confiant le rôle du prince Salina à Burt Lancaster,  il nous prouve combien son discernement est grand dans l'art de supputer les ressources inexplorées d'un acteur et nous donne à voir le naufrage grandiose d'une société qui affronte sa fin avec panache. On ne dira jamais assez combien Burt Lancaster est admirable dans le rôle du prince, auquel il imprime une élégance, une noblesse, un souverain détachement, juste nuancé d'une nostalgie secrète. Chaque plan est inoubliable : autant la lumière nimbée des paysages siciliens que l'étude des caractères si divers de l'aristocratie, de la bourgeoisie et de la paysannerie ; autant les palais d'un luxe inouï que l'apparition éblouissante d'Angelica le soir du bal dans sa robe de débutante avec une cape d'organdi bordée de roses ; autant l'altière distinction du prince que la savoureuse bonhomie de don Calogero ; autant l'ardeur du jeune Tancrède dans ses engagements politiques et ses amours que le progressif éloignement de don  Fabrizio, s'avançant dans la nuit qui ne va plus tarder à ensevelir les ultimes accents du bal et son dernier regard sur l'insoutenable légèreté des choses.

Une mention spéciale pour la musique de Nino Rota qui ajoute encore à l'harmonieuse beauté du film.
Palme d'or du festival de Cannes 1963.

Pour consulter les articles consacrés au cinéaste et à Burt Lancaster, cliquer sur leurs titres :

 

LUCHINO VISCONTI OU LA TRAVERSEE DU MIROIR      

 

BURT LANCASTER - PORTRAIT

 

Et pour consulter la liste complète des articles de la rubrique CINEMA EUROPEEN, dont "Senso", "Mort à Venise" et "Ludwig ou le crépuscule des dieux", cliquer sur le lien ci-dessous :

 

LISTE DES FILMS DU CINEMA EUROPEEN ET MEDITERRANEEN

 

 

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LE GUEPARD DE LUCHINO VISCONTI
LE GUEPARD DE LUCHINO VISCONTI
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Published by Armelle BARGUILLET - dans CINEMA EUROPEEN & MEDITERRANEEN
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commentaires

Frédéric 09/01/2017 22:40

J'ignore pour vous mais pour moi "Le Guépard" est le versant solaire de "Ludwig" où les morsures et les ténèbres de la Beauté, voire de la Poésie s'établissent au moyen de notes et tonalités froides et crépusulaires; aussi ces deux oeuvres, inextricablement liées, échangent des "éclairs uniques".
Ainsi par exemple, la scène du prodigieux surgissement d'Angelica irradiant des mille feux du premier bal ferait écho (Romy incarnant un personnage plus mûre revenue des désillusions et des mortels duels de l'amour dans cette nuit glacée et Wagnérienne, elle est le juste envers d'Angelica dans ce miroir d'eaux et de notes où s'abîme le Temps qui passe et fâne tout ... inéxorablement) à la scène dite "du clair de lune" où Romy, éclairée des vagues et mysterieux rayons de l'astre nocturne, apparait en sublime cavalière des songes.
Je suis persuadé que Visconti a conçu "Ludwig" par rapport et à partir du "Guépard" et que ses deux chefs-d'oeuvres se dévoilent volontiers et davantage lorsqu'ils sont appréhendés, goûtés et embrassés ensemble ainsi qu'une invitation au voyage ...
Excellente année à Vous !

Bien à Vous,
Frédéric Camille-de-France

Ps~
Merci de partager vos expériences esthéthiques avec cette passion et ce goût qui caractèrisent les épris de littérature tombés dans le fabuleux piège des cinéma.
Je repasserai ...

armelle 10/01/2017 10:04

Merci de votre passage Frédéric. Oui, il arrive que la littérature, lorsqu'elle se conjugue à égalité de talent, d'intelligence et de goût, produise des merveilles sur le grand écran. Visconti voulait réaliser un long métrage sur "La recherche du temps perdu" de Marcel Proust. Il y renonça et,sans doute, a-t-il eu raison. Mais sa recherche personnelle a donné quelques chefs-d'oeuvre comme "Le Guépard", "Ludwig" et "Mort à Venise".
Voici le lien avec mon article sur "Ludwig" : LUDWIG de LUCHINO VISCONTI

Edmée De Xhavée 11/12/2016 15:08

Je l'ai vu lors de sa sortie, la première version, mais j'étais jeune il me semble pour voir au-delà de la beauté de Claudia Cardinale et Alain Delon, le faste etc... Depuis j'en sais bien plus long sur Visconti, l'Italie, le roman - que j'ai lu - et le cinéma. Ce sera donc... un régal ce soir puisque je vais enfin le revoir sur Arte!

Tietie007 11/12/2013 18:18

Que le cinéma italien était créatif, original et talentueux !

Alain 14/11/2012 12:11

Bonjour Armelle, vu et revu encore une fois en début de semaine. Que du bonheur. À chaque film du grand Luchino Visconti que je revois, je découvre toujours un détail que je n'avais pas remarqué.
Les dialogues m'emportent de la même façon. Les images me fascinent par leur beauté, la précision de la mise en scène, et bien entendu le jeu des acteurs. Dans Le Guépard, je ne me lasse pas de la
prestation de Burt Lancaster. Un vrai Seigneur. Et que dire de la beauté de Claudia Cardinale et Alain Delon ?J'aime ce cinéma et pense à vous quand nous échangeons, avec notre petit groupe, des
dvd qui nous permettent de revoir les chefs d'œuvre d'hier. En ce moment nous sommes dans le cinéma de Capra et King. Quelle leçon ! Bonne journée, Armelle, je vous souhaite le même soleil dont
nous avons la chance de bénéficier ici. Cordialement. Alain

Missycornish 03/03/2012 10:24

Je me souviens que mes parents l'avaient enregistre sur une vieille cassette. J'etais trop jeune pour le voir mais je vais essayer de me le procurer. J'aime beaucoup Claudia Cardinal, et l'histoire
m'interesse. Une aristocratie sur le point d'etre ecraseee par la bourgeoisie, ca me rappelle une Vie de Maupassant que je viens de finir. Meme si c'est sans-doute le seul point commun.La Sicile
est une region que je connais peu, je n'ai d'ailleurs pratiquement lu sur l'Italie et ses environs si ce n'est Alberto Moravia. Si comme vous le dites l'adaptation de Le Gepard pour le cinema
surpasse l'oeuvre litteraire elle-meme, je passerai directement au film. J'aime les anciens films. Connaissez-vous la chaine TCM sur Canal Satellite? Elle propose en permanence des documentaires et
des rediffusions de films en noir et blanc, de western et tous en versions originales sous-titres. Bref, une mine d'or pour tout passionne de cinema. J'aime beaucoup cette chaine, c'est d'ailleurs
la seule fois ou je regarde la television. C'est mon petit plaisir durant les vacances. Geneneralement les films diffuses sont nettement meillleurs.

Amities

Amelie

Eeguab 27/11/2011 12:41

Admirable.Vu dix fois,disséqué,superbe.Des dialogues étincelants;le grand souffle,la terre brûlée,la chronique sociale des temps qui changent.Que rajouter qui n'ai été dit?

Damien 27/11/2011 12:22

Tout est grand chez Visconti: un grand Monsieur, un grand réalisateur, un grand souci de l'esthétique et de l'histoire, un choix grand d'acteurs (grands). C'est le top.
Peut-être un peu lent, pour maintenant. Mais je m'en fiche, j'ai le temps.

CHRISTOPHE LEFEVRE 27/11/2011 10:30

Visconti est sans doute l'un des cniéastes qui a le mieux su adapter des oeuvres littéraires au cinéma. Voir Mort à Venise également... C'est pour cela que l'on peut regretter qu'il n'ait pas pu
mener à bien son adaptation de la Recherche du temps perdu...

niki 27/11/2011 09:57

j'ai très envie de revoir ce film, je l'avais beaucoup apprécié à sa sortie, mais c'était il y a longtemps - votre billet me le fait mettre sur ma liste "à voir"

Edmée De Xhavée 27/11/2011 09:51

J'attends de m'offrir le DVD... un film somptueux, Visconti est un "gran signore", il a de la vraie noblesse l'élégance et la patience dans le partage, sans aucune supériorité. Senso... à voir et
revoir aussi, oh que ce film est intense!

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  • Auteur de treize ouvrages, passionnée par les arts en général, aime écrire et voyager.
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La raison en est qu'elles sont tour à tour réelles, virtuelles, en miroir, floues, brouillées, dessinées, gravées, peintes, projetées, fidèles, mensongères, magiciennes.
Comme les mots, elles savent s'effacer, s'estomper, disparaître, ré-apparaître, répliques probables de ce qui est, visions idéales auxquelles nous aspirons.
Erotiques, fantastiques, oniriques, elles n'oublient ni de nous déconcerter, ni de nous subjuguer. Ne sont-elles pas autant de mondes à concevoir, autant de rêves à initier ?

 

"Je crois au pouvoir du rire et des larmes comme contrepoison de la haine et de la terreur. Les bons films constituent un langage international, ils répondent au besoin qu'ont les hommes d'humour, de pitié, de compréhension."


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