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21 avril 2007 6 21 /04 /avril /2007 08:16

                      Delphine Seyrig et Sami Frey. Mission

                                                                             Delphine Seyrig

 

L'oeuvre de Marguerite Duras a suscité et suscite encore de nombreuses polémiques entre encensement et sarcasmes. Ce n'est pas étonnant si l'on considère la personnalité provocatrice de cet écrivain atypique et la nature de ses écrits. Marguerite Duras a abordé avec le même enthousiasme le roman, le théâtre et le cinéma, sans obtenir les mêmes succès car le stylo n'est pas la caméra, ni l'écriture l'image, et il semble bien, à travers India Song, que l'auteur se soit quelque peu égarée dans une discipline qu'elle maîtrisait mal.

Laissons- lui la parole pour nous expliquer le scénario de ce film qui date de 1975 et est hanté par la mélopée d'une mendiante, que l'on ne voit jamais, chargée d'exprimer aux abords de l'Ambassade de France  la douleur d'un pays miné par la misère. " Il s'agit -  écrit Duras - de l'évocation, d'abord par deux voix féminines, d'une passion amoureuse dont l'héroïne, aujourd'hui disparue, est Anne-Marie Stretter, épouse de l'ambassadeur de France en Inde. Cette passion a eu lieu dans les années trente, dans une ville du bord du Gange. Deux jours de cette histoire sont évoqués. Cette nuit-là, au bal de l'Ambassade, Anne-Marie Stretter passe de l'un à l'autre mais refuse l'amour du vice-consul. Il s'en va dans la nuit et crie " son nom de Venise dans Calcutta désert" , car Anne-Marie est originaire de la ville des Doges. Le lendemain, Anne-Marie, sans doute touchée par cette passion, disparaît à son tour".

C'est la bande son qui est chargée, dans ce long métrage étrange et non dénué d'intérêt, d'introduire les informations sur le temps et l'espace, de définir le thème, de relater l'intrigue, d'instaurer le climat. Ces voix - toutes off - construisent le scénario par bribes. Certaines balbutient un passé dont le souvenir précis se dérobe ; d'autres, celles des principaux protagonistes, échangent des dialogues asynchrones avec les images, comme si rien ne pouvait et ne devait coïncider. D'autres enfin apportent quelques précisions narratives et psychologiques, susceptibles d'éclairer les zones d'ombre du tissu dramatique. A cette polyphonie verbale se superpose un univers sonore plus réaliste : cris d'oiseaux, bruits de voix, flux et reflux des vagues, alors que se poursuit la mélopée de la mendiante dont j'ai parlé plus haut, de même que les mélodies nostalgiques d'India Song sur lesquelles dansent les hôtes de l'Ambassade de France.

Quant au pays lui-même, on le devine plus qu'on ne le voit : c'est l'Inde imaginée, supposée, comme tout l'est dans ce film qui semble rôder autour des êtres et des choses, les évoquer, les suggérer, dans une inexistence qui finit par lasser, tant nous sommes dans le nommé et non le montré, dans le dit et non  le vu. Aux voix qui racontent l'Inde répondent soixante-douze plans - souvent longs et fixes - sans réelle correspondance avec les mots, un comble ! Des plans traversés de personnages qui entrent et sortent du cadre avec solennité, voire s'immobilisent comme pour justifier la remarque de l'auteur : " Cette chaleur, comment voulez-vous ? Le seul remède, l'immobilité, la lenteur, ralentir le sang ". Des personnages sans consistance, sans vie, alors que les narrateurs nous les dépeignent au paroxysme de la passion. Le dernier plan du film parcourt une carte de l'Asie du sud-est et la caméra y détaille des tracés, des reliefs, des noms, mais sans nous donner à voir les territoires, sans jamais nous les faire découvrir, comme si cette Inde, dont l'auteur souligne qu'elle est celle de la misère, de la lèpre et de la mort, devait rester à l'état de concept.

On ne peut nier toutefois que ce film, expérimental et singulier,  ne suscite autant d'agacement que de curiosité et qu'il nous laisse sur une insatisfaction qui était peut-être le souhait de l'écrivain qui se plaisait à déranger, à bousculer les habitudes : nous faire ruminer un pays imaginaire que nous n'avons pu atteindre, nous inviter à un voyage que nous n'avons pu faire...
Delphine Seyrig est, comme à l'habitude, magnifique dans ce type de personnage mystérieux et inaccessible, auprès de Michael Lonsdale et Mathieu Carrière, tous deux mûrés dans leur impossible désir. Dans India Song, auquel on peut assister les yeux fermés, certains y ont vu le comble du cinéma. D'autres critiques ont rappelé qu'Alain Resnais dans Hiroshima mon amour ( 1959 ), avait su, en cinéaste professionnel de grand talent, marier le texte de Marguerite Duras et ses propres images et de cette fusion faire un grand film. Ce qui n'est pas vraiment le cas d'India Song.

 

Pour consulter la liste complète des articles de la rubrique CINEMA FRANCAIS, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

LISTE DES FILMS DU CINEMA FRANCAIS

 

                     Michael Lonsdale. Gémini Films   
                                                                       
Michael Lonsdale

 

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18 avril 2007 3 18 /04 /avril /2007 09:09

                        Romy Schneider et Claude Sautet. Les Grands Films Classiques

   

" Mes films ne sont pas déprimants et ne débouchent pas sur le désespoir. (...) J'essaie toujours de trouver dans les personnages que je décris cette vitalité biologique qui les amène à s'en sortir".  

 

Comme Doillon,  Claude Sautet est le cinéaste de la vie des autres, de ces gens simples que l'on croise, rencontre, oublie. Il aime surprendre sur les visages les expressions familières, les regards fugitifs, les interrogations inquiètes. Dans la foule anonyme des grandes villes, son objectif semble isoler, par hasard, seuls ou en groupe, César et Rosalie ( 1972 ), Vincent, François, Paul et les autres ( 1974 ), Anna, Gabrielle, Marie ( Une histoire simple ), échantillons humains qui illustrent si bien les élans du coeur et les blessures de l'âme et nuancent à l'infini la perception des choses de la vie. Tel un sculpteur, Sautet travaille cette matière brute du réel, ces êtres dont il tente de saisir, d'approcher l'identité, de sonder les coeurs et les reins. Qui sont-ils ? Les maîtres de leur avenir ou les esclaves de mille contraintes ? Ainsi, au fil des bobines, le cinéaste brosse-t-il le tableau impressionniste d'une société qui, dix ans après mai 68, est en pleine mutation, destin particulier des individus inséparable de celui de la collectivité. Rien n'échappe à son oeil attentif et scrutateur : ni le spectacle de la rue colorée, ni celui du cercle familial en fête ou dans la peine, ni le monde du travail entre éclatement et solidarité, ni la fratrie angoissée des hommes, ni l'univers féminin  autour duquel tout gravite. Histoires simples que celles de ces vies que l'on surprend dans leur décor journalier, autour des tables festives, dans le brouhaha des bistrots ou encore dans leur univers professionnel où se tissent les ambitions, les jalousies, les suspicions.  
  

                     Claude Sautet. Les Grands Films Classiques

   

 

Une histoire simple ( 1978 ) est celle de Marie qui rompt avec Serge et décide de ne pas garder l'enfant qu'elle attend de lui, le cinéaste abordant ici le délicat et douloureux problème de l'avortement qui après la promulgation de la loi Veil commençait à se banaliser et prouvait l'évolution rapide d'une société qui n'entendait plus supporter d'entraves à sa liberté. Sautet donne à voir mais ne juge pas ; il se tient en retrait, se contente d'être un peintre des moeurs, un témoin. Cinéaste, c'est-à-dire homme de l'image, il se garde de se montrer partisan. Et on doit l'en remercier, car son cinéma, de belle facture, dans la lignée d'un Renoir et d'un Becker, ne retient sur sa pellicule ultra sensible que les expressions fugitives, les douleurs soudaines, les chuchotements de l'indicible, les aveux sussurés au creux des longs silences, les amours qui se nouent et se dénouent, de ceux qui ne savent pas attendre ou ne peuvent pas finir...

 

 


                   

 

 

Marie, l'héroïne d'une histoire simple, interprétée par la merveilleuse Romy Schneider, après avoir quitté Serge, son amant ( Claude Brasseur ), renoue avec Georges son ex-mari ( Bruno Cremer ) et retrouve en maintes occasions la bande d'amis avec laquelle elle partage ses loisirs, ses soucis et ses joies. Chacun, à l'intérieur de l'histoire, vit son histoire propre, les unes et les autres se mêlant et s'entremêlant dans ce microcosme qui montre combien la solitude peut être plus grande encore au milieu des autres. Familles recomposées, divorce, tentative de suicide, amours déclinantes, notre lot quotidien est dépeint en une fresque intimiste, délicatement chatoyée, sans agressivité, dans les dégradés pastels, avec une humanité empreinte de tendresse. C'est l'art de Sautet d'être ainsi proche de ses personnages, au point de nous les rendre incroyablement accessibles. Celui-ci n'est-il pas notre voisin, celui-là notre confrère, notre associé, voire notre parent ? Cette proximité, par ailleurs, n'est pas dépouvue de piquant et de piment, ce,  grâce aux dialogues aimablement ciselés par Jean-Loup Dabadie.

 


Et puis Claude Sautet sait tirer le meilleur de ses interprètes. S'il donne beaucoup, il reçoit en retour. On sait que Romy Schneider fut l'une de ses actrices fétiche et travailla avec lui dans Les choses de la vie, César et Rosalie, Max et les Ferrailleurs, Mado et cette histoire simple où elle est la femme icône d'une modernité encore hésitante.   "Romy est une actrice qui dépasse le quotidien, qui prend une dimension solaire. Elle est la synthèse de toutes les femmes, leur chant profond qui donne un sens à leur vie. Elle a une sorte de propreté morale qui irradie d'elle-même et la rend absolue" - écrivait le cinéaste de son actrice. C'est dire combien il la comprenait et, à travers elle, toutes les femmes. Car ce cinéaste sut toujours rester à hauteur d'homme et poser sur ses semblables un regard fraternel.  

 

Pour lire les articles consacrés à Claude Sautet, Romy Schneider et Bruno Cremer, cliquer sur leurs titres :

 

CLAUDE SAUTET OU LES CHOSES DE LA VIE      

ROMY SCHNEIDER - PORTRAIT      

BRUNO CREMER  

 

Et pour consulter la liste complète des articles de la rubrique CINEMA FRANCAIS, dont César et Rosalie, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

LISTE DES FILMS DU CINEMA FRANCAIS   


 

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14 avril 2007 6 14 /04 /avril /2007 10:51

Corbis Sygma     

 

Dès son second film Les doigts dans la tête (1974)  - le précédent n'était autre que L'An 1 (1972), sorte de tract soixante-huitard - Jacques Doillon, s'inspirant d'un fait divers, la grève de la faim de deux apprentis boulangers, choisit, comme il le fera dans la plupart de ses films ultérieurs, une mince anecdote comme prétexte à l'éternelle tragi-comédie de l'amour, jalonné par les déceptions et les jalousies qui finiront par avoir raison de lui et le feront sombrer dans la haine, pire l'indifférence. Doillon se plait, par ailleurs, à confiner ses héros dans des huit-clos qui favorisent l'éclosion des passions, dominées, dans ce long métrage, par la fraîcheur et l'innocence du vert paradis des amours enfantines.

Chris ( Christophe Soto ), le mitron, habite avec sa petite amie Rosette ( Roselyne Vuillaumé ) dans une mansarde au-dessus de la boulangerie. Bientôt, une jeune suédoise Liv ( Ann Zacharias ) va prendre la place de Rosette dans le coeur de Chris et s'installer avec lui. Mais ce dernier, à la suite d'un retard, est licencié par son patron. Le jeune homme décide alors de résister et de faire valoir ses droits en se réfugiant dans la mansarde comme dans un camp retranché, rejoint peu après par son copain Léon ( Olivier Bousquet ), mécano de son métier, par François le nouveau mitron et Liv et Rosette qui épaulent de leur présence le groupe des résistants.

Avec ce film, Doillon définit déjà son style et sa manière d'envisager le 7e Art et semble être, selon la formule de Claude Beylie, " en délicatesse et en passion le frère d'un Eustache ou d'un Cassavetes, grâce à une attention scrupuleuse aux manifestations les plus secrètes de la sensibilité à l'âge où le coeur est à fleur de peau, autant qu'à l'attention portée à la justesse des mots, l'intensité des regards, la pertinence des gestes. Art surtout de dévoiler, au terme d'un travail acharné qui exclut tout recours à l'improvisation, la vérité cachée de chaque être, la juste réalité des sentiments encore en bourgeons qui ne demandent qu'un peu de patience pour fleurir.

De ce film, François Truffaut devait écrire qu'il était simple comme bonjour. C'était peut-être le plus beau compliment que l'on pouvait faire à un réalisateur dont on sait, depuis lors, qu'il n'a plus cessé d'être en souci constant de la complexité de la nature humaine.

Autres films importants du réalisateur : La femme qui pleure (1978), La drôlesse (1978) , Le petit criminel (1990), La vengeance d'une femme (1990).

 

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                        AMLF  Renn Productions 

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7 avril 2007 6 07 /04 /avril /2007 11:54

                     Les Films du Losange


"Histoire des Treize ", ce titre regroupe trois romans d'Honoré de Balzac : Ferragus, La duchesse de Langeais et La fille aux yeux d'or. Une première version avait été publiée dans " L'écho de la Jeune France " sous le titre : "Ne touchez pas la hache", qui le resta jusqu'en 1839. Les Treize sont, selon Balzac lui-même, les membres d'une étrange franc-maçonnerie assez forts pour se mettre au-dessus des lois, assez hardis pour tout risquer et entreprendre et assez heureux pour avoir presque toujours réussi dans leurs desseins. La duchesse de Langeais, dédiée à Franz Liszt met en scène le général de Montriveau et la duchesse, née Antoinette de Novarreins, jeune femme adulée du faubourg Saint-Germain, à laquelle l'ombrageux et conquérant militaire, follement épris, va faire une cour assidue sans parvenir à la séduire. Elle l'enflammera sans lui céder. Balzac s'inspirait là de la marquise de Castries qu'il avait désespérément aimée et qui l'avait fait beaucoup souffrir. Ce roman était la revanche de l'écrivain sur la femme du monde insoucieuse et coquette. Dans le roman, la jeune femme va toucher la hache, c'est-à-dire se prêter au châtiment qui interviendra et la conduira à se retirer dans un couvent et à y mourir.

 

 

 

                      Jeanne Balibar. Les Films du Losange  Guillaume Depardieu. Les Films du Losange

Jacques Rivette, cinéaste bien connu de la Nouvelle Vague, auquel nous devons entre autres La belle noiseuse, a choisi, pour son dernier long métrage, de faire cette adaptation du roman balzacien selon une trame quasi linéaire et en respectant scrupuleusement le texte de l'auteur, les dialogues étant principalement ceux du livre. Cela nous vaut un film intéressant, un peu long, parfois un rien scolaire, mais éclairé de lueurs brillantes, de moments privilégiés et surtout valorisé par le découpage subtil et ludique du temps, grâce au savoir-faire de Nicole Lubtchansky. En ne cessant d'attiser son désir tout en se refusant à lui, au prétexte de la bienséance et de la vertu, Antoinette de Langeais pousse Armand de Montriveau à contester la supériorité morale de l'autorité aristocratique et à bouleverser l'ordre en place. Il faut donc voir le film sous son angle subversif, la fracture que la confrérie secrète des Treize voudrait infliger à la société d'alors - et sous celui de la hantise d'un amour toujours remis en cause. C'est d'ailleurs cet amour malheureux qui conduit Montriveau à agir, comme un conquérant assuré de son impunité, depuis sa première visite à la duchesse s'apprêtant à rejoindre Dieu, jusqu'au constat de sa mort.
Jeanne Balibar, assez peu convaincante dans le premier tiers du film, finit peu à peu par s'imposer par sa grâce, sa fragilité et cette fêlure que la vie lui inflige et qu'elle laisse sourdre avec sensibilité, face à un Guillaume Depardieu, dont le jeu manque de sobriété parfois ou qui agace par une tendance au cabotinage. Par contre, les seconds rôles tenus par Bulle Ogier et Piccoli sont savoureux et tous deux s'en donnent à coeur joie avec autant de drôlerie que d'insolence. Un film qui n'emporte pas totalement l'adhésion, mais vous donne envie de replonger dans le chef-d'oeuvre balzacien.

 

Et pour consulter la liste complète des articles de la rubrique CINEMA FRANCAIS, dont La belle noiseuse, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

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                      Jeanne Balibar et Guillaume Depardieu. Les Films du Losange

 

 

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31 mars 2007 6 31 /03 /mars /2007 17:54

                                     

     

Zhang Yang, né en Chine en 1965, prend une place de plus en plus importante parmi les metteurs en scène chinois et a déjà obtenu un nombre important de prix dans les festivals internationaux. Entre autres : le Prix de la Critique à Toronto, celui du Meilleur Réalisateur à San Sebastian, le Prix du Public à Thessalonique en 1999 et, ce, pour Shower, un film qui rendait avec humour et tendresse un hommage aux coutumes ancestrales de la Chine, particulièrement à celles qui entourent le rituel du bain. Enfin le cinéaste fut récompensé du Prix du Meilleur Réalisateur à Seattle et du Prix du Public à Rotterdam en 2000.

                    

 

Zhang Yang débuta avec Aiqing mala tang ( Spicy Love Soup ) qui sera un immense succès et lui permettra de produire ensuite un second film Shower, qui en sera un plus grand encore, puis en 2004 Xiangrikui ( Sunflower ). Avec Shower, il nous narrait l'histoire d'un des derniers établissements de bains de Pékin avec la nostalgie que l'on devine et que l'on retrouve dans sa dernière production présentée à Deauville cet après-midi en sa présence : Getting home. Ce film retrace l'histoire de deux copains de chantier qui travaillent l'un près de l'autre depuis des années et aiment prendre une bonne cuite en fin de journée. Mais Liu va mourir soudainement usé par l'alcool et  Zhao, qui pensait mourir avant lui, fera ce qu'il avait demandé à son ami de faire pour lui, au cas où il décéderait sur les lieux de leur travail : le ramener dans sa terre natale pour y être inhumé et ne pas devenir, pour l'éternité, un fantôme errant. Ce retour va l'obliger à parcourir, le plus souvent à pied, des milliers de kilomètres à travers la Chine et revêtir le caractère d'une épopée pleine d'émotion, de drôlerie et de rebondissements, qui nous brosse, par la même occasion, un portrait subtil et savoureux de la Chine d'aujourd'hui. Il faut souligner que ce film plein de qualité, sait admirablement doser le pittoresque et le sensible, le tendre et l'ironique et bénéficie du jeu touchant d'un merveilleux acteur Zhao Benshan dans le rôle de Zhao. Il n'a pas cessé de me faire penser à Marcello Mastroianni par son naturel, son épaisseur humaine, la finesse de son jeu tout en demi-teinte. Cet acteur est infiniment bouleversant, sincère, chaleureux dans ce rôle d'un homme bon plongé dans un monde qui ne l'est pas, car qu'est-ce que ce film, sinon un regard nostalgique adressé à une humanité en train de s'anéantir dans le bruit, la confusion d'une société moderne prise dans une accélération un peu folle et qui ne sait plus guère respecter ses traditions, ses usages, ses valeurs et ses devoirs à l'égard des autres ? On pourrait rapprocher Getting home du  Mariage de Tuya, tant la vision de ces deux auteurs est proche et respectueuse de la sagesse, de la droiture de nos anciens, ce quelque chose qui n'est déjà plus que de l'ordre de la mémoire. A entendre les applaudissements et les bravos du public lorsque la lumière est revenue dans la salle, je crois ne pas avoir été la seule à être touchée par ce beau film.

 

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30 mars 2007 5 30 /03 /mars /2007 22:31

 

 

 

 

 

                       Pretty Pictures  Pretty Pictures

                                                          


A 20h30, ce mercredi 28 mars 2007, dans l'auditorium qui peut contenir plus de 1500 spectateurs, le public était nombreux à assister à l'ouverture officielle du 9e Festival du Cinéma Asiatique de Deauville. En présence de Miss Asie, court vêtue, du président du Festival Lionel Chouchan, le maire Philippe Augier  rappela, qu'au moment où les regards se tournent vers l'Asie, nous avons la chance d'avoir à Deauville ce rendez-vous exceptionnel avec le cinéma d'un continent dont les diverses cultures et le modernisme ne cessent de nous fasciner. Cette année une cinquantaine de films au programme, dont 80% d'inédits.
A la suite de cette présentation, la salle retomba dans l'obscurité, afin de laisser place à la projection du film d'ouverture, le très beau et grave Mariage de Tuya de Wang Quan'an, Ours d'or au Festival de Berlin 2007. Avec ce troisième film, Wang Quan'an s'attache à dépeindre la réalité sociale dans la Chine d'aujourd'hui, particulièrement en Mongolie, d'où sa mère est originaire. On sait que cette région est menacée par l'expansion industrielle et que, pour s'approprier les terres, l'administration locale oblige les bergers à les quitter en les persécutant de toutes les façons possibles. Aussi, avant qu'il ne soit trop tard, le réalisateur a-t-il souhaité leur consacrer ce long poème silencienx dans lequel il rend hommage à un style de vie en voie de disparition.

 

 

 

Pretty Pictures


Le film se déroule donc au coeur de la Mongolie dans un paysage aride, un plateau entouré d'âpres montagnes. Là, vit, du produit de son troupeau de moutons, une famille dont le mari est devenu impotent à la suite d'un grave accident. Alors qu'il tentait de creuser un puits, il a perdu l'usage d'une de ses jambes, ce qui le prive de participer aux innombrables taches, que sa jeune femme Tuya se doit d'accomplir seule : garder les moutons, subvenir aux besoins d'eau qu'elle va chercher trois fois par jour à des kilomètres de son domicile, se consacrer à l'éducation de ses deux enfants, au bon état de la maison etc. Aussi son mari, affecté par l'état de fatigue de sa femme, lui propose-t-il de divorcer, de façon à ce qu'elle puisse refaire sa vie avec un homme jeune, capable de faire face à ses besoins. Celle-ci finit par accepter, à la condition que son vieux mari Bater reste vivre auprès d'eux. Ce qui va compliquer la situation et décourager quelques-uns des prétendants. La vie de cette famille pauvre, isolée, au bord de la misère, nous est contée avec beaucoup de poésie, sans céder au mélodrame, car l'humour, la tendresse sont toujours présents. On partage, dans les moindres détails, cette existence fruste, ces rapports humains dignes et empreints d'une sagesse millénaire. Ainsi, lorsque Bater se retrouve seul dans un foyer et s'ouvre les veines, sa femme, revenue d'urgence auprès de lui, le chapitre à ce propos en lui disant que la vie est un bien trop précieux pour que l'on puisse en user selon son humeur, en cédant à la tentation d'en faire une sorte de chantage. Le dépaysement est également total pour les spectateurs que nous sommes : ces vies sont si loin des nôtres, si lentes et austères que nous sommes subjugués par un récit sans complaisance, éclairé par la sobriété du jeu des interprètes, dont l'émouvante Yu Nan dans le rôle de Tuya. Elle est belle, d'une beauté sans artifice qui lui sied, touchante de par sa fierté, sa force, son désir de rester elle-même envers et contre tout, sa noblesse naturelle. Les sentiments qui animent ce film sont profondément authentiques et sincères : ils nous réconcilient avec la nature humaine qui trouve ici, dans cette solitude, une grandeur poignante. Un très beau film qui démontre la diversité du cinéma chinois et nous prend à témoin de l'inexorable évolution de notre société qui semble trop vite oublier d'où elle vient, à défaut de savoir où elle va.

 

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                  Pretty Pictures  Pretty Pictures

 

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30 mars 2007 5 30 /03 /mars /2007 11:11

  Before-We-Fall-in-Love-Again-_-affiche.jpg


Hier, 29 mars 2007, à 19 heures, le Festival du Film Asiatique de Deauville posait un regard admiratif sur un jeune metteur en scène malais, déjà connu des spectateurs deauvillais, pour avoir présenté en 2003 son second film Room to let. Né en 1973, James Lee a d'abord étudié les arts graphiques avant de devenir comédien et se consacrer ensuite à la mise en scène de théâtre. Cinéaste autodidacte, James Lee a réalisé en 2001 son premier long métrage Snipers, un thriller. Il tourne l'année suivante Room to let et en 2004 The Beautiful Washing Machine en Mini DV qui remportera de nombreuses récompenses dont le Prix du Meilleur film et le Prix de la Critique du Festival de Bangkok 2005. Avec Before We Fall in Love Again, il affirme avec éclat son talent et permet au cinéma malais de prendre une place désormais indiscutable au sein du cinéma asiatique, qui était jusqu'alors quasi réservé à la Chine et à la Corée du Sud. Mais voilà qu'apparaissent maintenant le Japon, la Thaïlande et la Malaisie, véritable enrichissement pour le cinéma international.

 

Avec Before We Fall in Love Again, James Lee se propose d'évoquer la disparition comme thème de réflexion. Ce sera, en l'occurence, celle d'une femme qui quitte son mari non pour rejoindre un amant mais provoque, de ce fait, une rencontre étrange entre deux hommes. Exploration minimaliste d'un amour par son double. James Lee se livre ici à une relecture frondeuse de Wong Kar-Wai ( ne faut-il pas tuer le père pour s'affranchir et exister ? ), en plaçant la notion du double au coeur de son film, en un puzzle étonnant qui fait un curieux usage du temps, grâce à un montage savant et judicieux. Chacun , à leur manière, Chang et Tong explorent l'absence de la femme qu'ils aiment l'un et l'autre et qu'ils ont déçue. Curieux clin d'oeil aux problèmes que pourraient poser le clonage. Usant de l'épure, James Lee surprend par un final plein d'un humour grinçant. S'il filme la transparence de l'adultère face aux conventions du mariage avec une grâce certaine, il n'en fait pas moins l'allégorie de la désillusion. Satire virulente à l'adresse d'une société vouée toute entière à la contrition et à l'obligeance, hommage en forme de pied de nez à Wong Kar-Wai - le grand cinéaste chinois, auteur entre autres chefs-d'oeuvre de Les Cendres du Temps, Chungking Express et  In The Mood for Love, ce qui lui valut d'être surnommé le Tarantino chinois - et critique tout aussi virulente à l'égard des hommes qui ne savent plus assumer leur rôle d'homme, inversion d'un monde en plein désarroi. Un film subtil et surprenant, d'une tonalité très personnelle, qui laisse présager un bel avenir à cet auteur.

                 


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29 mars 2007 4 29 /03 /mars /2007 13:21

                          

 

Ce film, d'un jeune cinéaste thaïlandais né en 1970 à Bangkok, présenté en avant-première lors du dernier Festival du Cinéma Asiatique de Deauville, fin mars, avait retenu l'attention admirative des jurés, non sans raison. Car l'écriture de Weerasethakul ne manque ni d'originalité, ni surtout de sensiblilité. Ce metteur en scène pratique l'art subtil de procéder par touches légères pour peindre les sentiments, exprimer les élans amoureux ou traduire la mélancolie et la fatale nostalgie qui semblent saisir les personnages à l'évocation du passé. Le film se décline en deux temps : le premier nous décrit l'existence d'une femme médecin et se situe dans un environnement rappelant celui dans lequel l'auteur est né et a grandi, tandis que le second se déroule dans un environnement plus proche du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui, ce qui contribue à créer une atmosphère étrange et décalée, comme si nous goûtions à un fruit partagé en son milieu. Si on peut déplorer que le titre du film soit peu attrayant, on ne peut que se laisser prendre au charme un peu lent de cette symphonie naïve et délicate de la vie hospitalière et de ce milieu fermé, sorte d'enclave protégée, où l'homme est plus que nulle part ailleurs mis à nu en ses doutes, ses peurs, ses espérances. Nous sautons les générations  dans un climat où l'affrontement avec la modernité se heurte aux croyances millénaires en des forces célestes qui agissent secrètement et nous dépassent. On sent que le cinéaste peine à faire la part équitable entre l'ancien et le moderne,  l'expérimental et l'ancestral. Et c'est justement ce qui donne au film sa note singulière, sa petite musique personnelle et intime, traversée par le souci d'un rêve irréalisable et permanent qui procure à ce long métrage son unité. Que ce soit médecins ou boudhistes en robe safran, tous n'ont qu'un désir : apporter un peu de réconfort à leurs semblables.  

 

                         ID Distribution

 

L'une des causes principales de l'intérêt indiscutable qu'exerce sur nous ce cinéma, venu d'ailleurs, est l'interrogation lancinante à propos de notre devenir, l'inquiétude justifiée à l'égard d'une évolution de plus en plus rapide qui ne tient pas assez compte des aspirations humaines et ne prête aux choses et aux actes qu'une valeur marchande. Cela m'avait frappée lors du Festival de Deauville. Le mérite des cinéastes asiatiques est de savoir nous inquiéter astucieusement sur nos références essentielles, de nous replacer dans le contexte d'un choix décisif, nous prenant à témoin de cette évidence que le monde ne peut avancer dans la bonne direction s'il ne respecte pas les valeurs du passé. Il semble que l'interrogation, particulièrement chère à un auteur comme Weerasethakul, soit la suivante : n'avons-nous pas galvaudé l'héritage de nos ancêtres ? Ne serait-ce que pour cette constante remise en cause, le cinéma extrême oriental, avec des films comme celui-ci, justifie notre admiration et notre sympathie. D'autant qu'ils sont bien réalisés sur le plan technique et remarquablement interprétés par des acteurs qui s'investissent avec ferveur dans leurs rôles.

 

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26 mars 2007 1 26 /03 /mars /2007 09:25

                        

 

                                                                   

 

Claude Berri pouvait être heureux de sa dernière réalisation qui était une réussite. "Ensemble, c'est tout"  est une histoire simple, inspirée d'un roman à succès d'Anna Gavalda, véritable hymne à la vie, où se croisent quatre destins ou plutôt quatre solitudes, celle de Camille, jeune fille qui grelotte dans sa mansarde, celle de l'aristocrate Philibert, bègue et timide, de Franck, brave coeur et grande gueule, et de sa grand-mère Paulette, délicieuse octogénaire, qu'il s'apprête à faire entrer dans une maison de retraite. L'amitié, l'amour et la tendresse vont souder ces trois jeunes paumés et cette vieille dame, petite troupe perdue qui se réunit dans un vaste appartement et s'engage dans un nouveau départ avec une perspective enrichie par l'optimisme et la générosité.


Au commencement, il y avait donc ce roman d'Anna Gavalda que Claude Berri avait lu d'une traite et dont il avait acheté les droits : A l'époque, je n'étais pas sûr d'en faire un film, dit-il. Puis je suis parti en vacances en Corse. Je n'aime pas les vacances... Je me suis mis à écrire le scénario. Et plus j'avançais, plus je riais et j'entrevoyais des scènes magnifiques. Après, j'ai proposé à Anna Gavalda de travailler avec moi. Elle a lu le début de l'adaptation. Tout lui plaisait et elle m'a dit : faites-le vous-même !

  

 

                         Laurent Stocker, Guillaume Canet et Audrey Tautou. Pathé Distribution

 

Finalement, après avoir pensé à plusieurs metteurs en scène, Berri se décide à suive le conseil de la romancière et à passer lui-même derrière la caméra. "Le roman était très dense, mais je n'ai rien édulcoré. J'en ai plutôt rajouté (...) Tout le monde m'a aidé et tout fait pour me faciliter le travail". Pour le choix des interprètes, le hasard a bien fait les choses. Pour jouer la grand-mère, Berri avait pensé à Tsilla Chelton, la mémorable Tatie Danièle, mais les assurances refusèrent de la couvrir pour un rôle très lourd, si bien que le metteur en scène choisit Françoise Bertin : " Avec elle, j'ai eu un choc. Et dans la scène où elle se déshabille, elle l'a fait sans problème. Elle était heureuse de jouer le rôle".

Quant à Audrey Tautou, elle fut une rencontre plus tardive car Berri avait d'abord choisi Charlotte Gainsbourg. Mais cette dernière s'étant blessée dans un accident de snowboard, le rôle revint tout naturellement à Audrey qui l'accepta avec bonheur. Même enthousiasme pour Guillaume Canet, qui correspond si bien au personnage, et pour Laurent Stocker, sociétaire de la Comédie-Française, qui a peu joué jusqu'à présent au cinéma et se révèle être un acteur au charme captivant dans ce jeune homme très vieille France, à la fois raffiné et discret, inhibé et ouvert, que son naturel pousse à s'intéresser à son entourage et à lui venir en aide. La troupe est alors au complet et le film peut débuter dans une ambiance où s'épanouit la générosité des coeurs et où les classes sociales se mêlent dans une heureuse harmonie. Ce film est merveilleusement tonique et revigorant et nous donne une vision optimiste des êtres. C'est beau comme du cinéma et rassurant comme on aimerait que la vie le soit plus souvent. Comme je vous le disais en commençant cet article : une réussite.

 

3-e-toiles

 

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                       Laurent Stocker et Audrey Tautou. Pathé Distribution
                       Guillaume Canet, Audrey Tautou et Claude Berri sur le tournage. Pathé Distribution

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23 mars 2007 5 23 /03 /mars /2007 10:46

                     Les Films de Mon Oncle  

 

 

Voilà qu'apparaît dans ce cinéma des années 50/60 qui tend à se scléroser un franc-tireur, un inventeur, un acteur comique formé à l'école du mime et du music-hall, admiré de Colette dès 1931, dont le nom est Jacques Tatischeff dit Tati, réalisateur de plusieurs courts métrages et que Jour de fête , en 1947, va révéler au public de façon éclatante.

 

                     Jacques Tati. Les Films de Mon Oncle

                                                                  

Jour de fête est son premier long métrage, tourné en extérieur à Sainte-Sévère dans l'Indre. Bien entendu, les producteurs avaient refusé le projet et le film dut être monté en coopérative, grâce à l'appui financier de Fred Orain. L'histoire est toute simple : un village se prépare à sa fête annuelle et les forains commencent à installer leurs stands et leurs manèges. François, le facteur, moustachu et dégingandé, fait sa tournée habituelle sur son vieux vélo - modèle peugeot 1911. Mais celui-ci, après avoir assisté à la projection d'un documentaire sur le service postal aux Etats-Unis, s'est laissé convaincre par quelques farceurs de mettre à profit, pour lui-même, l'efficacité de ces méthodes modernes. Le facteur, qui ne doute de rien, va donc s'y employer dans la mesure de ses moyens et exécuter une tournée-distribution de courrier ultra rapide à l'américaine, bourrée de gags inattendus et d'une efficacité remarquable - créant des situations comiques du meilleur effet, cela dans une atmosphère sonore qui souligne l'image sans la perturber, l'auteur sachant utiliser au mieux un cinéma visuel et non bavard, comme le faisait si bien Charlie Chaplin au temps du muet.
Le film terminé, Jacques Tati ne trouve pas  de distributeur et lorsque celui-ci sort enfin en 1949, l'accueil enthousiaste qu'il recueille fait prendre conscience aux producteurs français que le public a mis moins de temps qu'eux à reconnaître le talent du cinéaste et de l'acteur. Jour de fête sera d'ailleurs couronné par le Prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise et l'année suivante du Grand Prix du Cinéma français. Ce n'est pas le moindre paradoxe.
 


                                                                      

Fort de ce succès, Tati va créer le personnage de Monsieur Hulot, autre silhouette dégingandée mais, cette fois, sans moustache, personnage qui pourrait être le cousin citadin du facteur François, silhouette qui deviendra familière avec son pantalon de toile blanche, son chapeau cabossé, ses chaussettes rayées et ses chaussures de tennis, auxquels s'ajoutera assez fréquemment une pipe. Monsieur Hulot est entré dans notre paysage de cinéphile à bord de sa voiture pétaradante et n'en sortira plus. Dans ce second film  Les Vacances de monsieur Hulot ( 1953 ), on partage avec cet ami extravagant deux semaines de vacances sur une plage bretonne proche de Saint-Nazaire, où nous le voyons semer le trouble par ses maladresses, ses fantaisies, ses manières d'hurluberlu parmi la clientèle de l'hôtel où il séjourne, avec un irrésistible plaisir. Tati a su saisir le rituel des vacanciers et les attitudes estivales de la classe moyenne, à l'heure où notre société entre dans l'ère de la consommation de masse. De cette observation aiguë va naître une poésie du quotidien profondément intelligente, servie par une grande liberté d'écriture qui préfigure déjà ce que sera, quelques années plus tard, la Nouvelle Vague, soucieuse de filmer en temps réel et sur le vif le monde contemporain. Hulot, l'innocent, l'optimiste, le fantaisiste, l'incorrigible gaffeur affirme son individualité à l'égard d'une société dont le conformisme est décapé sans méchanceté par des gags inénarrables.

 

                     Les Films de Mon Oncle

                                                              


Aux vacances de Mr Hulot succède  Mon Oncle ( 1958 ), tourné en couleurs. Hulot habite alors une maison tarabiscotée dans la banlieue parisienne en pleine rénovation, envahie de grues et de pelleteuses dans un bruit assourdissant. Célibataire, il est très attaché à son neveu qui habite avec ses parents une villa coquette d'un quartier résidentiel pourvue des derniers équipements et gadgets à la mode. Hulot vient souvent lui  rendre visite et se plait à emmener l'enfant se promener et se distraire. Il en profite pour lui faire découvrir un monde inhabituel, celui des terrains vagues, des jeux où entre une grande part d'imagination. Pour l'enfant, c'est tout bonnement l'apparition d'un univers inconnu où l'on s'accorde quelques permissions et quelques débordements et dont on revient avec les mains sales et les genoux écorchés, au grand dam des parents. En 1958, la France est à l'orée de ce que l'on appellera la société de consommation. Aussi,  pour créer un habitat plus conforme aux normes exigées par la vie moderne, commence-t-on à raser les immeubles insalubres. Mon Oncle a été tourné à Saint-Maur et son comique naît principalement du contraste entre le quartier huppé des nouveaux riches ( auxquels appartiennent la soeur et le beau-frère de Mr Hulot ) et les quartiers anciens, faits de bric et de broc, mais qui ont conservé leur chaleur villageoise. Au conformisme de la modernité s'oppose la poésie des terrains vagues, des chiens errants et du petit peuple de la France profonde. L'utilisation remarquable des sons, du langage, des gags empruntés à la réalité la plus immédiate font de Mon Oncle, comme des Vacances de monsieur Hulot, des chefs-d'oeuvre où se tissent étroitement satire du présent et nostalgie du passé. Du progrès, Tati prévoyait en visionnaire les effets déshumanisants et affirmait pour lui-même son inadaptation à une modernité sans âme, dont la jeunesse est la première à souffrir aujourd'hui. Le cinéaste défendait ainsi une certaine idée d'un bonheur paisible, fondé sur des relations humaines harmonieuses et faisait, pour nous en convaincre, exister un  univers conforme au rythme de l'homme.  

                


Après Mon Oncle, il va travailler pendant des années à Playtime, qui coûtera 15 millions de francs et construira, en studio, pour les besoins du film, le décor d'une ville ultra-moderne avec gratte-ciel et buildings industriels en verre et acier. Présenté pour les fêtes de fin d'année 1967, ce long métrage, sorte d'oeuvre testament, après un certain succès de curiosité, va être une catastrophe commerciale dont Tati ne se remettra jamais. Le public ne le suit guère dans les dédales de cette ville où les touristes cherchent vainement le Paris folklorique d'antan. Ce monde kafkaïen les égare, seul Hulot reste Hulot avec son imperméable, son parapluie et son chapeau, mais les disproportions entre ce nouveau monde et l'ancien désorientent complètement les spectateurs pas encore prêts à une anticipation qui les prend de cours. Décidément cette satire mécanique, uniforme et glaciale déplat aux Français qui entendent, d'une part, goûter aux bienfaits de l'industrialisation et, d'autre part, ne comprennent pas que le cinéaste se soit à ce point endetté pour un film qui n'avait d'autre objectif que celui de les distraire. Tati s'en expliquera par la suite et procédera à des coupures, mais cela ne suffira pas à sauver ce monument incompris qui le ruinera. Truffaut lui écrira à ce propos : " C'est un film qui vient d'une autre planète où l'on tourne les films différemment. Playtime, c'est peut-être l'Europe de 1968 filmée par le premier cinéaste martien, "leur" Louis Lumière ! Alors il voit ce que l'on ne voit plus et il entend ce que l'on n'entend plus et filme autrement que nous".

 


Les soucis pécuniaires et les désagréments qu'engendrera cette oeuvre titanesque, si mal perçue, assombriront les dernières années de vie de celui qui avait cru possible de faire entrer la parodie sur le grand écran pour contrefaire la réalité tragique de la vie, de façon à ce que le rire l'emporte sur l'inquiétude. Tati tournera encore Trafic en 1970 et Parade en 1974, mais le coeur n'y sera plus. Souvenons-nous que les génies ont toujours tort avant les autres et toujours raison après eux...Il meurt à Paris le 5 novembre 1982.

 

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  • Auteur de treize ouvrages, passionnée par les arts en général, aime écrire et voyager.
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LES IMAGES, nous les aimons pour elles-mêmes. Alors que les mots racontent, les images montrent, désignent, parfois exhibent, plus sérieusement révèlent. Il arrive qu'elles ne se fixent que sur la rétine ou ne se déploient que dans l'imaginaire. Mais qu'elles viennent d'ici ou d'ailleurs, elles ont l'art de  nous surprendre et de nous dérouter.
La raison en est qu'elles sont tour à tour réelles, virtuelles, en miroir, floues, brouillées, dessinées, gravées, peintes, projetées, fidèles, mensongères, magiciennes.
Comme les mots, elles savent s'effacer, s'estomper, disparaître, ré-apparaître, répliques probables de ce qui est, visions idéales auxquelles nous aspirons.
Erotiques, fantastiques, oniriques, elles n'oublient ni de nous déconcerter, ni de nous subjuguer. Ne sont-elles pas autant de mondes à concevoir, autant de rêves à initier ?

 

"Je crois au pouvoir du rire et des larmes comme contrepoison de la haine et de la terreur. Les bons films constituent un langage international, ils répondent au besoin qu'ont les hommes d'humour, de pitié, de compréhension."


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